Les Chroniques des membres de La Gauche Moderne

Voyage en pays socialiste - Chronique de Christophe Chomant

Publié le 05 Juillet 2012

Lorsque j’étais jeune, je trouvais séduisant le rêve d’une société communiste : délivrée du stress au travail, de « l’exploitation », du chômage, des inégalités sociales, des injustices… et même de la guerre puisque tous les pays socialistes seraient « frères ». Cette promesse de société idéale était belle à lire dans les livres marxistes. Elle était grisante et faisait rêver. Elle emplissait d’espoir et d’enthousiasme. Au sein de la gauche militante dans laquelle j’ai grandi, nous éprouvions beaucoup de respect et de fascination pour les pays du « socialisme réel », références vers lesquelles il fallait tendre en France.
Sitôt le Mur tombé, je n’ai pas résisté à la tentation d’aller visiter les pays socialistes, objets de mes rêves et fascinations. L’accès y était rendu libre à présent… avec un fonctionnement très proche encore du régime communiste.
La première grande ville que je traversai après la frontière tchèque fut Brno. Je fus immédiatement frappé par le grand nombre de façades d’immeubles délabrées – fissurées, décrépites, en lambeaux… sans que je ne puisse en comprendre la raison.
Logé ensuite en HLM dans la banlieue de Prague, je me rendis à la supérette la plus proche, non pas celle réservée aux touristes mais au citoyen tchèque lambda. Ce magasin d’environ 100m² comprenait : une palette d’ampoules de 75W, une palette de paires de chausson, une palette de bricks de lait, au prix de 8 couronnes le litre soit 40 francs de l’époque (autant dire inaccessible à une famille de base), un carton de boites de « pâtés » et quelques autres produits tout aussi disparates, sans complétude ni éventail de choix. On avait l’impression de se trouver en situation de pénurie, de grève générale, de rupture de stock… mais non, c’était bien le fonctionnement habituel d’un magasin alimentaire dans un pays socialiste : disparité, incohérence, absence de choix, pénurie, cherté des produits de base. J’ai acheté une boîte de pâté, censée être destinée à des êtres humains. Moi qui ne suis pas difficile, je n’ai pas réussi à en manger plus d’une bouchée. Ce pâté sentait la nourriture pour animaux et était écœurant.
Je visitai le musée national tchèque, sur les hauteurs de Prague. Dans les couloirs du musée, je fus étonné de voir une personne assise sur une chaise tous les cinq mètres, jusque sur les demis paliers d’escalier ! Il s’agissait des gardiens, en nombre inutilement élevé, qui étaient désœuvrés et s’ennuyaient ferme. L’heure de la fermeture sonna. Les quatre à cinq visiteurs que nous étions nous éloignâmes du bâtiment. Et d’un seul coup, derrière nous, un flot d’une cinquantaine de personnes jaillit des entrailles du petit musée. Je mis plusieurs secondes à réaliser qu’il s’agissait du flot des gardiens ! Dix gardiens pour un visiteur…!
Ce contact avec le « socialisme réel » fit sur moi, marxiste idéaliste, l’effet d’un choc.
Après enquêtes et réflexions… je compris le pourquoi des façades délabrées et des magasins démunis.
L’état, qui se veut ultra-protecteur, possède tout, gère tout, est « responsable » de tout. Du coup, le citoyen, dépossédé de sa propriété privée et de sa responsabilité individuelle (ces deux notions allant de pair), ne se sent pas responsable des biens publics. Une gouttière se décroche-t-elle sous l’effet du vent ? Un citoyen occidental la raccrochera spontanément, sans réfléchir, comme il ferait pour sa propre maison, car il en connaît les dégâts potentiels. Le citoyen socialiste, lui, ne la raccroche pas. Pourquoi ? Parce que « c’est l’État qui est responsable et qui doit le faire » (dixit un citoyen de pays socialiste). Donc le citoyen ne fait rien. Et personne ne fait rien spontanément pour le bien commun. Dans un pays socialiste, ultra-protecteur, où l’assistanat est la règle, plus personne ne se sent responsable de rien. Voilà pourquoi, tout doucement, décennie après décennie, le pays se délabre. Tout comme les centrales nucléaires ukrainiennes ou les sous-marins russes…
Pourquoi la pénurie alimentaire ? Comme l’État socialiste gère toute entreprise, il n’y a plus personne pour créer des entreprises innovantes et performantes, ou pour optimiser les logistiques de production et de distribution des biens auprès de la population. En pays socialiste, il n’existe pas de créateur d’entreprise, engeance supposé être « capitaliste, exploiteuse et diabolique ». Tout est géré « à la papa », sur le mode fonctionnaire, sans innovation ni optimisation. Voilà pourquoi les magasins ne contiennent que peu d’articles, et pourquoi ces articles sont dépareillés et de mauvaise qualité. Parce qu’il n’existe pas de chef d’entreprise ayant un intérêt financier à l’abondance et à l’achalandage des magasins. Résultat : le citoyen socialiste ne dispose pas de biens et d’aliments de bonne qualité à prix accessibles, comme c’est le cas en Occident.
Il existe bien sûr des objets de qualité : ceux-ci sont importés d’Europe de l’Ouest, donc vendus hors de prix par le jeu du change (multiplié par 5), et réservés exclusivement aux « aristocrates » du régime. Le citoyen lambda se contente de produits de mauvaise qualité – lorsqu’il y en a – et se nourrit essentiellement par son jardin potager, sur le marché et par le marché noir. En Occident, pays « capitaliste », un ouvrier peut faire bombance tous les soir – ou presque. En pays « socialiste », ceci est un luxe, réservé exclusivement aux apparatchiks.
Et enfin, certes il n’y avait officiellement pas de chômage en pays socialiste. Mais nombre de citoyens étaient placés à des emplois publics sans intérêt, non productifs et non gratifiants. Ce manque à gagner en terme d’emplois productifs accentuait plus encore la pauvreté globale du pays. Pas de créateurs d’entreprises, mais une foule de main d’œuvre occupée à des emplois publics inutiles, inintéressants et non valorisants. Une aberration sur le plan économique et humain.
Même état des lieux en Pologne et en Hongrie, dans lesquelles je fis également un saut.
Telle était la réalité du « paradis socialiste » promis dans les livres marxistes. Telle était la supposée « justice sociale » pratiquée derrière le Mur.
Les voyages formant la jeunesse, je compris alors, moi marxiste d’origine, que l’économie de marché occidentale, « capitaliste », engendre certes des inconvénients – chômage fonctionnel, inégalités de revenus, rapports et tensions d’offre et de demande, notion de « rentabilité », etc. – mais qu’elle constitue néanmoins le « moins mauvais » moyen de créer de l’emploi et des richesses pour l’ensemble des habitants d’un pays. Tout bien considéré, l’économie de marché apporte en effet à l’ouvrier et l’employé plus d’avantages que d’inconvénients. Tout d’abord parce qu’elle produit globalement, au niveau du pays, plus de richesse qu’une économie dirigée. Et parce qu’une fois cette richesse distribuée entre tous, même de façon relativement inégale, un ouvrier occidental obtient un niveau de vie plus élevé qu’un cadre de pays socialiste : un cadre de pays socialiste roule en Trabant, mange du pâté pour animaux et n’a pas le droit de sortir de son pays ; un ouvrier de société occidentale peut rouler en Mercedes, aller au restaurant et voyager dans le monde entier.
Voilà pourquoi aujourd’hui, contre les idées économiques du parti communiste et des groupuscules gauchistes, je pense que :
- nous ne devons jamais laisser s’instaurer dans notre pays une économie dirigée ou étatiste ;
- si le communisme municipal ne soulève pas de problème particulier et peut même réaliser de belles choses (notamment dans le domaine de la culture ou de la lutte contre l’illettrisme), il faut se montrer intransigeant, au niveau national, par rapport aux idées communistes en matière d’économie ;
- nous devons encourager la responsabilisation des citoyens plutôt que l’assistanat ;
- nous devons défendre des valeurs de gauche – justice, équité, solidarité –, oui, mais dans le cadre d’une économie de marché régulée et d’un social-libéralisme responsabilisant ;
- les socio-démocrates, qui ne se gênent pas pour dénoncer les tentations occasionnelles de rapprochement entre UMP et FN, ont le devoir de dénoncer l’inanité des idées économiques communistes et de s’en démarquer clairement, plutôt que de cultiver avec les marxistes des relations complaisantes motivées par l’électoralisme.
C’est à ces conditions seulement que notre société, à défaut d’être un paradis (qui n’existe que dans les rêves), sera une société vivable et agréable, et qu’elle ne sera pas un enfer – lequel est, comme chacun le sait, pavé de bonnes intentions, comme en sont remplis les programmes politiques du communisme et de l’extrême gauche.
Les 80 millions de morts causés par le communisme au 20ème siècle, par exécution, déportation ou famine (soit plus que les 50 millions de morts causés par le nazisme et la Deuxième Guerre mondiale), font frémir d’effroi. Mais plus encore, après la disparition de ces millions de personnes, c’est la vie quotidienne du citoyen sous un régime socialiste qui refroidit l’enthousiasme idéaliste. Les citoyens de ces pays n’ont d’ailleurs pas rejeté le communisme pour le plaisir.
Ce qui est insidieux dans le danger communiste, c’est que, à la différence des fascistes qui sont ouvertement nationalistes et xénophobes, les militants communistes sont généralement sympathiques et bien intentionnés. C’est l’alchimie de la mise en application du marxisme, confrontée à la nature et au comportement humains, qui se révèle nocive. Cela, cette conséquence-là, les militants communistes ne la voient pas. Ils sont aveugles sur les implications réelles de leur idéal, auquel ils croient dur comme fer. En cela, le danger communiste s’avance masqué, sous l’apparence des bons sentiments.
Les voyages forment la jeunesse…