Les Chroniques des membres de La Gauche Moderne

Un an après le printemps arabe, le sursaut maghrébin

Publié le 09 Février 2012

Chronique d'Emmanuel DUPUY

Le 14 janvier 2011, l’immolation du tunisien Mohamed Bouazizi, geste désespéré de celui qui allait incarner « post-mortem » la révolution de Jasmin déclenchait le jeu de domino révolutionnaire vouant aux gémonies les régimes autocratiques, népotiques et corrompus à Tunis, à Tripoli, au Caire et à Sanaa.
Un an après, ce que l’on a coutume d’appeler le « Printemps arabe », sans que l’ensemble du monde arabo-musulman n’ait d’ailleurs succombé aux mêmes aspirations populaires et générationnelles, il est saisissant de constater, l’état anxiogène dans lequel les sociétés du Nord se trouvent en cette aube de nouvelle année face à ce phénomène inattendu.
Les causes en sont, en tout cas, communes. Elles s’expliquent par une injustice sociale devenue criante à tous les échelons de la société et en particulier à travers ceux pourtant sensés réguler et protéger les citoyens. Elles témoignent, très certainement également d’une démocratie politique en faillite, dont peu d’exemples d’aboutissement républicain ne peuvent témoigner, en Europe comme ailleurs.
L’esprit révolutionnaire qui a soufflé de Tunis à Sanaa - bien que s’étant hélas échoué sur les rives de l’intransigeance et de la violence cynique de Bachar el-Assad - n’en révèle pas moins un autre état de fait : celui du changement directionnel des équilibres stratégiques. Aux relations asymétriques Nord/Sud est en train de se substituer une relation Sud/Nord dans laquelle la reconnaissance de la souveraineté nationale et populaire est devenue le principal argument des nouveaux responsables nés des transitions.
Le président Moncef Marzouki a tenu à le rappeler dans son premier discours d’investiture, en mettant aux rebus de l’histoire nouvelle de la Tunisie, la « Françafrique ». Ce qui semble d’ailleurs désormais caractériser ce mouvement « néo-islamiste », sur le modèle de l’AKP turc et se voulant l’égal de ce que furent les mouvements démo-chrétiens italiens et allemands des années 70, demeure une aspiration nouvelle tendant à vouloir « moderniser l’Islam ».
Nul doute cependant, que d’autres, à l’instar des mouvements salafistes, plus radicaux, leur damnent pourtant le pion auprès de l’opinion publique en restant dans la posture  traditionnelle visant à « islamiser la modernité » : la différence est de taille.
Pour l’instant, cette « rue arabe » qui a fait entendre sa voix le long de l’Avenue Bourguiba et en écho sur la Place Tahrir du Caire, semble plutôt encline à croire que le redressement économique du Maghreb passe par les islamistes plus pragmatiques…
Au-delà, la dynamique Sud-Sud semble définitivement mettre en lumière de nouveaux parrainages dans les relations internationales qui voient la Turquie, le Brésil, l’Inde, la Chine, les Emirats pétroliers et gaziers du Golfe, en premier lieu desquels, le Qatar, avoir été tant les bras que les têtes de ses mouvements…
Crises autant sociales que politiques donc, elles sont aussi profondément des crises économiques.
L’étincelle qui a tout déclenché est bel et bien l’amalgame de la baisse des prix des produits de premières nécessité (sucre, farine), de la fluctuation des prix de l’énergie et par conséquent celui du prix des carburants sur les marchés domestiques…
La perception, que l’on se situe à Paris ou à Washington en est pourtant « clivante ». Elle nous invite à reconsidérer ce « Printemps arabe » dans un mouvement et une aire géographique plus globale. Les Américains continuent à voir, en effet, les mouvements démocratiques de l’année écoulée s’inscrire dans une logique « socio-culturelle » englobant l’ensemble de l’aire arabo-musulmane, correspondant peu ou prou aux 22 pays appartenant à la Ligue arabe et remettant au goût du jour leur projet de « Grand Moyen-Orient » (BMENA, Broder Middle East and North Africa) abandonné faute de soutiens. Et fort des incompréhensions quant à son objectif.
Sans doute pourrait-on aussi et surtout y voir l’accomplissement, enfin permis par l’avènement de la démocratie sur les rives méridionales de la Méditerranée, d’une coopération voire d’une intégration euro-africaine tant sur le plan diplomatique, liant 83 Etats entre eux (les 56 du continent africain et les 27 de l’UE) qu’économique : c’est du moins ce qui caractérise la perception française et européenne de cette geste révolutionnaire.
Bassin de vie - qui du Nord au Sud englobera - d’ici 2025 - près d’1, 5 milliards d’individus et dont, au Sud, près de la moitié de ses habitants aura moins de trente ans d’ici 2025 - autant que marchés interdépendants, où les perspectives de croissance de l’ordre de 5% de part et d’autres de Mare Nostrum nous unissent inéluctablement.
Le « Printemps arabe » va-t-il ainsi réveiller d’autres belles endormies : Union du Maghreb arabe, Union pour la Méditerranée ? C’est un enjeu supplémentaire pour ne pas rester de nouveau autiste face à la réalité stratégique en recomposition accélérée.

Emmanuel DUPUY
Président
Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE)