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La Chine : puissance ou fragilité - Chronique de Christophe Chomant

Publié le 25 Septembre 2012

Chronique de Christophe Chomant :

La Chine : puissance ou fragilité ?


La Chine donne l’image d’une superpuissance économique en pleine expansion. Mais à y regarder de près, la santé de la Chine n’est pas si florissante qu’il n’y paraît et l’avenir de ce pays est inquiétant.

Croissance ou crise ?


La crise financière de 2008 née aux Etats-Unis a provoqué un effondrement de la croissance partout dans le monde en 2009… à l’exception de la Chine. Par quel miracle ?
Après une récession de deux trimestres, des fermetures d’usines et des troubles sociaux, les dirigeants chinois ont déclenché une colossale politique keynésienne de constructions d’infrastructures : immeubles, routes, ponts et aéroports… aujourd’hui inutilisés pour la majeure partie. Pour financer ces réalisations, les banques chinoises ont prêté à tout va, portant à 70 % l’augmentation des crédits entre 2007 et 2010 ! De l’inflation est apparue. Les taux d’intérêt anormalement bas ont alors rendu le coût de l’argent négatif par rapport à l’inflation et incité les Chinois à investir et emprunter massivement. Une bulle immobilière s’est formée, supérieure à celle de l’Espagne (15 % du PIB contre 13 % en Espagne !). Par ailleurs, les banques, s’étant concentrées sur les programmes publics, ont délaissé les entreprises privées, qui n’ont pu se financer ni se développer.
Au lieu de réagir en réévaluant la monnaie comme elles auraient pu (dû) le faire, les autorités chinoises ont pris des mesures mineures, inadaptées à l’ampleur des risques.
L’inflation sur les produits alimentaires, de son côté, lamine le pouvoir d’achat des Chinois et les aigrit, notamment ceux qui ont migré sur les côtes dans l’espoir de nourrir leur famille laissée à la campagne. Ces désillusions aiguisent les tensions sociales.
Une solution pourrait être de relancer la croissance intérieure, mais les Chinois n’ont pas les moyens – ou l’envie – de consommer. La masse salariale ne représente en effet en Chine que 47 % du PIB (contre 65 % en Occident). Les autorités ont donc consenti à augmenter les salaires… mais au détriment bien sûr des comptes des entreprises privées, qui se trouvent aujourd’hui mises en difficulté – et de surcroît privées de l’aide des banques traditionnelles. Ces difficultés financières des entreprises privées accentuent bien sûr le ralentissement de la production industrielle du pays.
Une issue possible, pour relancer la consommation intérieure, serait que les ménages puisent dans leur épargne, qui est assez élevée. Mais la Chine est un pays sans école gratuite, ni sécurité sociale, ni allocations chômage, ni système de retraite. Les Chinois refusent donc de toucher à leur épargne. Ou il faudrait pour cela mettre en place un système de protection sociale digne de ce nom… mais qui aurait bien sûr un coût élevé pour les entreprises privées et briserait plus encore le dynamisme économique.
C’est donc la quadrature du cercle : relance keynésienne massive, construction inconsidérée d’infrastructures, explosion des crédits, bulle immobilière en passe d’éclater, inflation, chute du pouvoir d’achat, tensions sociales, blocage de l’épargne, entreprises en difficulté, absence de protection sociale… Essayer d’améliorer l’un de ces paramètres contribue à dégrader les autres. Aucune solution ne semble envisageable.
À vouloir à tout prix éviter la récession déclenchée par la crise financière des subprimes, la Chine s’est engluée dans une situation difficile, pour ne pas dire inextricable. Si sa récession se confirme et si la bulle immobilière éclate, elle risque de sombrer dans des conflits sociaux majeurs…
Comme si cela ne suffisait pas, d’autres difficultés menacent la Chine dans les années à venir : sa consommation de matière première par unité de richesse est dix fois supérieure à celle des Etats-Unis, et vingt fois supérieure à celle de la France ; sa consommation d’énergie, à richesse égale créée, est cinq fois supérieure à celle de l’Europe ; elle consomme six fois plus d’engrais à l’hectare que les Etats-Unis, produisant une nourriture parfois non comestible ; enfin, lorsqu’il y aura en Chine seulement trois fois moins de voitures qu’en Europe (contre dix fois moins aujourd’hui), ce pays consommera la totalité de l’excédent en pétrole de toute la planète, ce qui créera de fortes tensions militaires avec l’Occident.
Quoiqu’il en soit, l’économie chinoise a déjà commencé à ralentir. Elle ne sera pas la locomotive dont on espérait qu’elle tirerait notre économie hors de la récession.

Comportement risqué des banques, éclatement de la bulle immobilière, récession, explosion sociale…

Les banques chinoises suivent aujourd’hui le mauvais exemple des banques américaines lors de la crise des subprimes : elles « titrisent » (transforment en actions financières) des prêts risqués d’un montant considérable et maquillent ces créances dangereuses en ressources prétendument « rentables ». Le système bancaire chinois est un colosse aux pieds d’argile, qui peut s’effondrer d’une semaine à l’autre.
Il est hautement probable par ailleurs qu’advienne une baisse de 40 à 50 % du prix de l’immobilier en 2012 ou 2013. Or, nous savons que le même phénomène a produit en Espagne le triplement du chômage, suivi de la démission de Zapatero.
Que se passerait-il en cas de récession en Chine, dans un pays privé de protection sociale ? Peut-on imaginer la démission du gouvernement, comme en Grèce ou en Espagne ? Non. On assistera plus vraisemblablement à un durcissement autoritaire du pouvoir et – l’option la plus dangereuse – une dérivation du mécontentement social sous forme d’un nationalisme belliqueux, qui serait un moyen « efficace » de ressouder l’unité nationale et d’assouvir le besoin de violence des citoyens en souffrance. Quels types de sentiments belliqueux ?

Rancœurs belliqueuses à l’égard du Japon

Les Chinois affirment avoir perdu 35 millions d’habitants par exaction des forces japonaises lors de l’invasion de la Mandchourie entre 1931 et 1945. Les villages rayés de la carte à la façon d’Oradour-sur-Glane se compteraient par milliers . Les partisans – ou supposés tels – capturés étaient systématiquement torturés et exécutés par les Japonais. Le ressentiment et le besoin de vengeance des Chinois à l’égard du Japon restent vifs.
Or, ce mardi 18 septembre 2012, des dizaines de milliers de Chinois sont descendus dans la rue pour réclamer du Japon la restitution des îles Diaoyu/Senkaku, situées à 200 km de Taïwan et 400 km d’Okinawa. Cette date du 18 septembre marque l’anniversaire de « l’incident de Moukden », qui avait servi de prétexte à l’invasion de la Mandchourie en 1931. Pour la première fois cette année, des cérémonies commémoratives se sont déroulées à Shenyang, l’ancienne Moukden. Les trois provinces mandchoues – Heilongjiang, Jilin et Liaoning – ont fait retentir leurs sirènes à 9h18 (« 18 septembre »). Les entreprises japonaises implantées en Chine avaient mis en congé leurs employés par sécurité.
L’après-midi même de ce mardi 18 septembre, onze nouveaux navires chinois, après les six précédents, prenaient position à proximité des îles Diaoyu/Senkaku.
« Nous espérons une issue pacifique et négociée », a voulu rassurer le ministre chinois de la défense, le Général Liang Guanglie, sous-entendant et menaçant en filigrane de la possibilité d’une action militaire.
Des milliers de manifestants chinois à Pékin ou Shanghai, souvent néo-maoïstes, ont exprimé leur souhait de « se battre contre le Japon », parmi eux notamment les militants de « l’Alliance patriotique des volontaires de Chine ».
Taïwan pourrait d’ailleurs également jouer le rôle d’une « Alsace-Lorraine » entre la Chine et le Japon, ce dernier ayant déclaré en février 2005 qu’il ne resterait pas inactif en cas de conflit entre la Chine et Taïwan.

Des indices militaires inquiétants

Ces manifestations belliqueuses anti-japonaises sont-elles des feux de paille sans lendemain ? En l’espace de dix ans, entre 2000 et 2010, l’évolution des dépenses militaires a été pour l’Allemagne de – 2,7 %, le Japon – 1,7 %, la France + 3,3 %, les Etats-Unis + 82 %, la Russie + 82 % et la Chine + 189 % !! Aujourd’hui, le président Hu Jintao demande à sa marine « d’intensifier les préparatifs pour le combat militaire » et annonce qu’il va encore « doubler le budget militaire d’ici 2015 ». De fait, en 2015, le budget militaire chinois atteindra le quadruple de celui du Japon  et il dépassera celui des douze autres puissances asiatiques réunies.
Le krach de 1929 a provoqué une crise économique et sociale qui a produit des dizaines de millions de pauvres, nourri le nazisme en Allemagne et créé les conditions de déclenchement de la seconde guerre mondiale, responsable de cinquante millions de morts. Or, le gouverneur de la Banque d’Angleterre craint aujourd’hui que nous allions vers une crise « plus grave que celle de 1930 ».
Est-il vrai, ainsi que l’affirmait Jaurès, que « le capitalisme porte en lui la guerre, comme la nuée porte l’orage » ? Avons-nous la capacité de faire mentir Jaurès et d’éviter un conflit militaire déclenché par la Chine contre le Japon comme dérivatif à une probable explosion sociale ?
Il est en tout cas plus qu’urgent d’imaginer, à l’instar de l’ONU, de l’OMC ou de l’OMS, une institution mondiale de contrôle, de régulation et de fiscalisation des échanges financiers internationaux, de façon à pouvoir prévenir et éviter de futures crises financières à venir, parce que nous savons aujourd’hui que l’ultra-libéralisme financier détruit l’économie de marché productive, diminue la part salariale dans le PIB, brise la croissance, aggrave les dettes souveraines, génère le chômage, la pauvreté et les conflits sociaux et internationaux. Chaque pays peut comprendre qu’il aurait à gagner à l’instauration d’une telle institution.



Christophe Chomant