Les Chroniques des membres de La Gauche Moderne

Il faut savoir finir une guerre - l’enjeu de la transition en Afghanistan

Publié le 17 Février 2012

Chronique d'Emmanuel Dupuy

La décision d’accélérer de trois mois la transition en Kapisa, annoncée à l’occasion de la signature de l’accord de partenariat franco-afghan en présence du président Hamid Karzai, semble masquer quelque peu l’autre enjeu, c’est-à-dire le départ anticipé des troupes françaises.

« Il faut savoir finir une guerre ! » avait pourtant dit le président de la République, Nicolas Sarkozy, lors de sa tournée auprès des forces françaises en Afghanistan, l’été dernier dans le district de Surobi, sous responsabilité française, mettant ainsi en exergue la prégnance de la notion de transition aux dépens de la réalisation effective des projets de développement et de stabilisation, au premier lieu desquels l’électrification de la province, qui ne sera très certainement pas terminée d’ici trois mois.

C’est cette transition plus « sécuritaire » qu’administrative et économique, qui guide désormais la politique française en Afghanistan et qui va ponctuer les deux prochaines années, jusqu’au retrait de la Force Internationale d’Assistance et de Stabilisation (FIAS) engagée depuis décembre 2001, aux côtés des autorités afghanes, pour assurer la sécurité, la paix et la stabilité.

La perception au sein de l’opinion publique du dossier afghan se résume d’ailleurs désormais quasiment à la seule date fatidique de 2014, liée au processus de transition institutionnelle et sécuritaire engagé entre l’OTAN, les autorités provinciales et locales afghanes, et ce à l’aune du retrait progressif - d’ici fin 2014 - des 130 000 soldats des 49 nations présentes sur le sol afghan.

Objectif stratégique pour la transformation et la normalisation de l’Afghanistan à plus long terme, à l’horizon 2025, l’action déterminante pour la paix et la stabilisation du pays, ne se décline plus qu’à travers l’agenda du Joint Nato Inteqal Board (JANIB).

Processus dirigé « de main de fer dans un gant de velours » par l’universitaire américano-afghan Ashraf Ghani (ancien ministre des Finances dans le Gouvernement Karzai, entre 2002 et 2004) qui en fait une alternative de plus en plus crédible au président Hamid Karzai. Originaire du Logar, il n’est arrivé que quatrième lors des dernières élections présidentielles de 2009 ; néanmoins certains y voient déjà ainsi un savant amalgame dont le principal artisan, pourrait se servir comme tremplin pour les prochaines élections présidentielles en 2014, justement !

La transition pourrait donc être multiple : institutionnelle, sécuritaire et surtout politique !

Le processus Inteqal - signifiant transition tant en dari qu’en pashtoun -  ce sont ainsi 45 millions d’euros engagés depuis janvier-février 2010 à travers l’annonce d’un calendrier de transition « concerté » entre le Gouvernement afghan, la FIAS et les Gouverneurs des 34 provinces et des 364 districts, en quatre tranches (6 mois) jusqu’à la fin 2014.

La première tranche a « officiellement » commencé dans la semaine du 16 au 23 juillet 2011 : étaient concernés 33% du territoire afghan (provinces du Panjshayr, Bamyan, Balkh, villes d’Hérat, Lashkar Gah et Mazar-e-Sharif, 13 des 14 districts de Kaboul (sans Surobi) ainsi que le District de Methar Lam).

La deuxième tranche a, elle, débuté le 16 novembre 2011, elle concerne 18 provinces et 106 districts (Kandahar, Helmand, Herat, Balkh) soit près de 50% de la population afghane concernée.

La troisième commencera, comme annoncé sur le perron de l’Elysée, vendredi dernier, début mars et permettra une transition effective d’ici fin 2012.

Rappelons, à ce propos, que la France n’est concernée que par les tranche 2 et 3, eu égard à ses responsabilités en terme de sécurisation de la Surobi (qui devait se terminer en 2012, mais qui pourrait connaître quelques retards) et que la Kapisa est donc prévue en tranche 3 (à partir de mars 2012), mettant en exergue .l’importance du concept de « bulle sécuritaire » autour de Kaboul ainsi que le rôle prégnant de la « sécurisation » de la HW 7, route reliant Kaboul à Djalallabab (qui a été « rendu » en grande pompe par les Américains aux autorités administratives et sécuritaires afghanes il y a quelques jours), corridor traditionnel vers le Pakistan, qui reste un enjeu majeur tant géopolitique - eu égard à l’enjeu de l’intégration régionale - géo-économique - lié à l’interdépendance commerciale afghano-pakistanaise, mais surtout tactico-opérationnel.

La Kapisa comme la Surobi restent, en outre, des voies de pénétration qu’empruntent les insurgés, qui, une fois entraînés dans les zones tribales frontalières pakistanaises sous contrôle des talibans, viennent renforcer l’insurrection. Au-delà c’est par HW7, cordon vers le Pakistan et au-delà ses ports sur l’Océan indien que la logistique des forces de la coalition quitteront le pays d’ici 2014…L’enjeu est donc considérable et n’en révèlent pas moins l’importance de la manière dont les forces françaises assument cette étape pré-transitionnelle.

Nonobstant ce calendrier, il convient de se rappeler que comme en Irak, des forces vont cependant rester en appui des soldats afghans, pour les accompagner dans le processus de transition et en appui pour la formation des 350 000 membres des forces de sécurité afghanes, objectif fixé à terme pour le partenariat en matière d’entrainement, d’assistance et d’équipement tant des forces armées (ANA) que de la police (ANP). Il est d’ailleurs prévu d’en former 25 000 de plus d’ici l’été prochain !

Les enjeux de l’après-demain doivent aussi être envisagés : ceux d’après 2014 donc, amenant le pays à se transformer d’ici 2025 en partenaire diplomatique, militaire fiable, tant dans son environnement régional (pays d’Asie centrale, Russie, Iran, Inde, Pakistan et Chine) que dans un contexte plus global (à travers un partenariat stratégique avec l’OTAN, les Etats-Unis, l’Inde et désormais la France, dans la foulée de l’accord stratégique franco-afghan) une fois que le retrait des forces internationales aura été accompli et les quatre tranches de la transition terminées.

Néanmoins, il est aussi un fait indéniable : celui d’un processus désormais « fortement » perturbé par la mort des quatre militaires français abattus par un insurgé, infiltré au sein de l’ANA, portant hélas ! le nombre de victimes françaises à 82. Il a été décidé de reprendre la formation des forces de sécurité, mais l’esprit n’y est certainement plus…

Par ailleurs, cela est également renforcée par l’instabilité sécuritaire récente dans Kaboul, comme sont venues en témoigner les attaques ces dernières semaines contre le quartier général de la FIAS et l’Ambassade américaine en plein cœur de la zone la mieux protégée de Kaboul et l’attentat qui a couté la vie à 17 personnes dont 13 soldats américains, le 29 octobre dernier.

En tout état de cause, la principale question soulevée par ce débat quant à l’avenir stabilisé de l’Afghanistan réside dans sa capacité à exister sur la scène internationale et dans un contexte régional, dont l’avenir dira s’il tend vers l’intégration régionale, ardemment recherchée, ou s’il reste ancré dans une fatalité géopolitique et géographique, comme le lieu de clivage et de tensions entre voisins aux intérêts stratégiques divergents comme il l’a été depuis quarante ans.

On ne peut hélas ! éluder la prise en compte des intérêts des puissances voisines ; en premier lieu desquelles celles du Pakistan et de l’Iran - qui semblent hélas continuer à vouloir assujettir l’agenda afghan aux leurs et de facto « ethniciser », « régionaliser » et in fine perturber le but final recherché par la communauté internationale : celui de reconstruire en Afghanistan un Etat de droit, doté d’institutions et de forces de sécurités pérennes, autonomes et légitimes.

En somme, après avoir ancré l’action militaire et diplomatique française et internationale dans le cadre des concepts de l’Approche globale, de la contre-insurrection (COIN) et du contre-terrorisme et par voie de conséquences d’un agenda le plus souvent qualifié « d’AfPak » (Afghanistan-Pakistan), sommes-nous à l’aune d’une nouvelle ambition, celle d’un agenda « AfCent » (Afghanistan-Asie centrale) dont la principale ambition serait d’ordre économique ?

Emmanuel Dupuy