Les Chroniques des membres de La Gauche Moderne

Géorgie : «les législatives ont garanti à l’opposition une liberté et un pluralisme d’expression»

Publié le 28 Octobre 2012

Entretien avec Emmanuel DUPUY, Président de l’Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE) pour Atlantico.

Alors que des élections législatives se déroulent dimanche en Ukraine, huit ans après la "révolution orange", retour sur celles du 1er octobre en Géorgie, autre pays de l'espace ex-soviétique qui a connu une révolution de couleur, la "révolution des roses" en 2003, dans un entretien avec Emmanuel DUPUY, Président de l’Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE) pour Atlantico.

• Question 1 :

Vous avez présidé récemment une mission de surveillance électorale, composé d’universitaires et de juristes français, en Géorgie, à l’approche des élections législatives qui se tiennent lundi 1er octobre. Elles revêtent un caractère déterminant pour l’ancrage démocratique de ce pays, se déroulant dans un contexte politique tendu, exacerbé par le scandale des vidéos de prisonniers torturés dans les prisons géorgiennes. Quel regard portez-vous sur cette élection?


La délégation, que j’ai coordonnée, à l’invitation de la Maison de l’Europe de Tbilissi, était composée de Jean-Paul Benoit avocat au Barreau de Paris, député européen Honoraire, d’Edmond Jouve, Professeur émérite à l'Université Paris Descartes-Sorbonne, et de Jean-Philippe Moinet, Universitaire à la Faculté des Sciences Sociales et Economiques de l’Institut Catholique de Paris et fondateur de la Revue Civique.

La délégation a rencontré l’ensemble des responsables politiques et institutionnels, tant de la majorité gouvernementale, réuni dans le parti du Mouvement National Uni (MNU) que de l’opposition réuni sous les couleurs de la coalition « Rêve géorgien » conduite par le richissime Bidzina Ivanichvili, ainsi que des ONG, des représentants des minorités religieuses et ethniques, des représentants du corps diplomatique, des responsables des Commissions électorales locales, de district, et la Commission Nationale, chargé de garantir la bonne tenue du scrutin.

Cette élection, la troisième depuis l’indépendance de 1991, quatre ans après le conflit russo-géorgien de l’été 2008, huit ans après la Révolution des roses de 2003 qui porta au pouvoir Mikheïl Saakachvili, revêt, en effet, une importance majeure.

Une réforme constitutionnelle transfère ainsi l’essentiel des pouvoirs des mains du président vers celles du Premier ministre. Le président sortant ne pouvant se représenter, eu égard à la constitution, le parti arrivé en tête lundi soir, a choisi en sein le futur homme fort du pays. Il s'agit du milliardaire Bidzina Ivanichvili. Il est le leader de la coalition d'opposition, "Rêve géorgien".

Les élections présidentielles qui se dérouleront à l’automne 2013 ne revêtant ainsi qu’une importance minorée.

Il nous est ainsi apparu que l’organisation de la consultation réunissait toutes les conditions pour que le scrutin soit libre et transparent.

La présence conjointe de la majorité et de l’opposition à tous les stades, des bureaux de vote, des commissions électorales locales, de district, et de la commission nationale, est un pas significatif afin d’assurer la sincérité du scrutin et l’acceptation réciproque du résultat de cette consultation.

Ils ont été plus de 62 000 observateurs locaux, issus d’une cinquantaine d’organisations locales d’observation et 33 000 représentants issus de la dizaine de partis politiques qui se présentent à ce scrutin à un tour dont la moitié des 150 sièges en jeu seront attribués sur une base proportionnelle. Ils furent ainsi équitablement répartis dans les bureaux de vote, ainsi qu’au niveau des représentations locales, régionales et nationales de la Commission électorale centrale (CEC) afin de vérifier le dépouillement et décompte final des bulletins.

De plus, la présence de nombreux observateurs internationaux (ils étaient plus de 1600 issus d’une soixantaines organisations internationales d’observation, afin de surveiller les 3700 bureaux de votes répartis dans les 73 districts que compte le pays) issus tant de l’UE (notamment des parlementaires européens), du Conseil de l’Europe, de l’OSCE et de son office spécialisé dans les surveillances électorales - ODHIR - et des ONG internationales, a pu ainsi garantir le bon déroulement de cette élection.

Cette élection, qui a garanti à l’opposition une liberté et un pluralisme d’expression, participe ainsi à un ancrage durable de la démocratie dans ce jeune et fragile Etat de Droit.

Une attention particulièrement vigilante doit néanmoins être portée à l’avenir, à la vérification du respect des Droits de l’Homme.

La visite des lieux de privations de liberté, dont la prison Gldani 8 ou les exactions à l’encontre des prisonniers ont été filmés, visait à se rendre compte, suite à ces inacceptables violations graves des droits de l’homme dans plusieurs prisons, rendus publiques ces derniers jours, si les conditions de déroulement de vote, de garanti des droits civiques s’en trouveraient atteints ou contraints.

La délégation a donc pu constater que la phase de préparation du scrutin se déroulait conformément aux critères électoraux internationaux. La présence de près de 3300 journalistes accrédités pour cette élection est un gage supplémentaire pour assurer l’indispensable égalité d’accès aux médias, qui sied à tout scrutin qui se voudrait libre et transparent.

Il a semblé, du moins vu de l’extérieur du pays, que le scrutin se limitait à une joute verbale aux accents souvent violents entre deux hommes (le président Saakachvili et son rival milliardaire Ivanishvili), deux styles de gouvernement, deux aspirations contradictoires en matière de bon voisinage, plus qu’entre deux visions de société pour le peuple géorgien ?

C’est sans doute, en effet, le travers le plus évident qui pèse sur la jeune Géorgie démocratique, réformatrice, europhile, aux aspirations transatlantiques autant qu’attirée par le modèle de société que constitue l’UE et l’ancrage à « l’Occident », en réponse à une Russie poutinienne (décrite et perçue comme offensive et expansionniste sur ses Marches orientales et méridionales) qui, depuis le divorce en 1991 et la guerre en 2008 fait figure de repoussoir absolu, davantage encore depuis que Tbilissi a perdu le contrôle sur 20% de son territoire et que 400 000 géorgiens ont été déplacés !

Tbilissi ne perd d’ailleurs jamais une occasion pour rappeler que près de 8000 soldats russes restent stationnés en territoire géorgien - au regard du droit international - en Abkhazie et Ossétie-du-Sud, et ce malgré les termes du cessez-le-feu, négocié par Nicolas Sarkozy auprès du président russe de l’époque, Dmitri Medvedev.

Cette ultra-personnalisation du jeu politique aura bien des effets pervers comme conséquences.

En effet, une lecture partielle du scrutin pourrait inciter à mettre abusivement dos-à-dos espoir déçu des réformes engagées par le président Saakachvili depuis 2003 et promesses populistes d’un oligarque qui dit volontiers que sa philanthropie et son immense richesse (sa fortune est estimée à 6,4 milliards de dollars et le magazine Forbes le classe à la 153ème place parmi les plus grandes fortunes mondiales) n’a de cesse d’indiquer que son seul objectif justement serait de palier au blocage des réformes emblématiques de la « Révolution des roses »…

Cette élection, pourrait ainsi faire une première victime, celle des institutions et ses serviteurs des différentes administrations issues d’une décennie de réformes emblématiques (justice, police). Elles ont été, du reste, largement dépeintes pendant la campagne comme étant partiales, au service exclusif du parti du président (MNU) par l’opposition (Rêve Géorgien).

Il sera dur, dès lors, de restaurer durablement la confiance des citoyens dans leurs institutions, compte-tenu de la violence de certaines attaques véhiculées par médias interposés. Ce sera notamment le cas pour l’administration pénitentiaire, suite à la diffusion de vidéos attestant de pratiques de tortures sur des prisonniers et ce dans une prison, qui se voulait pourtant modèle !

Une autre conséquence négative est l’ancrage durable du populisme dans le jeu politique géorgien et son corolaire qu’est l’hyper monétarisation des campagnes électorales, comme en témoigne le recours à des instituts de sondages à la légitimité discutable et aux méthodes d’analyse opaques et dont l’utilisation massive et récurrente devrait nous interroger quant à leur véracité et les messages que l’on souhaite faire passer par leur entremise.

Il est un autre phénomène inquiétant pour l’après élection, celui de la radicalisation des discours politiques. Les derniers jours de la campagne n’ont pas échappé à une théâtralisation excessive des argumentaires et prises de paroles, de part et d’autre.

Les accusations en tout genre, la plupart du temps des plus farfelues, les noms d’oiseaux que les candidats se sont gratifiés par médias interposés, meetings et conférences de presse interposés, ainsi que les menaces ad nominem semblent accréditer la thèse selon laquelle la jeune démocratie est en danger par manque de culture du compromis, insuffisante prise en compte des vertus du système de l’alternance, de l’opposition constructive et de l’équilibre des pouvoirs et co-responsabilité, notamment au niveau des commissions parlementaires et des organismes consultatifs.

En Géorgie, comme du reste dans bien des pays issus de l’ex-République soviétique, au Caucase du Sud et au-delà, la démocratie parlementaire, ainsi que la démocratie locale mérite une meilleure prise la compte de l’équilibre des pouvoirs.

Il s’agit de prendre en compte une maturité politique qui voudrait que le gagnant ne se considère pas sur un ring de boxe et ne vise pas systématiquement le KO de son adversaire. Il s’agit, dès lors, de faire en sorte que l’opposition qui sortira des urnes, qu’elle qu’en soit le perdant, puisse être néanmoins associée au bon fonctionnement du pays, notamment au regard de son agenda international et sécuritaire, toujours fragilisé par le conflit avec Moscou.

Cette culture de la co-responsabilité et du partage équilibré des pouvoirs et des responsabilités est d’autant plus attendue, 21 années après son indépendance, dans le cadre du régime parlementaire qui devrait voir le jour en 2013 avec l’installation du nouveau Parlement à Koutaïssi, au centre du pays.


Quand on est sur le versant sud du Caucase, l’on ne peut faire abstraction du voisinage régional, au premier chef duquel, Moscou. Moins prégnant quand on réfléchit aux défis sécuritaires du moment, le poids de la Turquie aura aussi été au cœur de cette campagne. Pourtant, à écouter la plupart des candidats, tous semblent d’accord sur les agendas russo-otanien. Où résident les différences entre le pouvoir actuel que l’on sait clairement atlantiste et le camp de l’opposition, dont certains ont vu une habile manœuvre russe pour peser sur la campagne ?

A la question du dessein européen et des aspirations atlantistes, traditionnelles clés de voute de la politique étrangère géorgienne, l’ensemble de la classe politique géorgienne semble au diapason. Même l’opposition, plus encline, à critiquer l’aventurisme et jusqu’au boutisme de Mikeil Saakashvili face à Moscou depuis 2008, s’accorde à ne pas remettre fondamentalement en cause l’agenda otanien du pays.

Pourtant, certains voient dans la candidature même du président de la coalition d’opposition, Bidzina Ivanichvili, la main de Moscou. Les conditions de revente d’une partie de son empire financier et banquier en Russie, sa participation actionnariale au géant gazier Gazprom, ont suffit à convaincre que Moscou, usant de cette forme de « soft policy », n’avait nul besoin d’entrer de nouveau en conflit avec son voisin pour peser dans la région et signifier quelles étaient les lignes rouges fixées à la communauté internationale vis-à-vis de son « étranger proche ».

La vérité est sans doute entre les deux, tant le profond traumatisme installé depuis la guerre de 2008 semble convaincre une partie de plus en plus significative de la population que le statu quo n’est désormais plus possible et qu’il y a nécessité voire opportunité à normaliser les relations tant vis-à-vis de Moscou que Soukhoumi, capitale de l’Abkhazie.

Ce qui a semblé une nouveauté dans cette campagne semble être la place que la relation avec la Turquie a occupée. Brocardée par plusieurs candidats d’opposition, notamment ceux d’Adjarie, frontalière avec la Turquie, Ankara - deuxième contingent de l’OTAN - a pu faire figure de repoussoir électoral.

Le camp présidentiel n’a pas su utiliser, quant à lui, l’argument de la « profondeur stratégique » et qu’offre la prise en compte de l’espace mer Noire-Caspienne, qui aurait constitué à prendre en compte une diplomatie tous azimuts, ouverte sur son flanc sud et oriental autant qu’en direction du Caucase Nord.

La proximité de l’arc de crise (Syrie, Irak, Iran) qui préoccupe actuellement la Communauté internationale en priorité, les bruits de botte inquiétants entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan au sujet de l’épineuse question du Haut-Karabakh et les effets possibles collatéraux d’une attaque israélienne contre l’Iran, ouvrent pourtant bien des axes pertinents quant à un élargissement de l’agenda international géorgien.

Pourtant, aucune de ces questions n’ont été prégnantes dans la campagne ! C’était pourtant là l’occasion de démontrer en quoi Tbilissi est un rouage essentiel à la stabilité régionale et internationale, bien au-delà du seul Caucase du Sud…

L’année 2013, qui verra les trois républiques caucasiennes élire leurs présidents, devra être propice à cet important débat.

Retrouvez cet article paru le 28 octobre 2012 sur le site www.fenetreeurope.com