Les Chroniques des membres de La Gauche Moderne

Chronique de Christophe Chomant : Courage, Monsieur Peillon

Publié le 10 Juillet 2012

Chronique de Christophe Chomant :


Courage, Monsieur Peillon !

Monsieur le Ministre de l’Éducation nationale Vincent Peillon a adressé le 26 juin 2012 une lettre aux enseignants. Ce courrier, empli de propos judicieux, appelle toutefois quelques remarques.
Dans le point 4, concernant le collège unique, M. Peillon annonce un travail de réflexion concertée au cours des prochaines semaines et évoque le bien-fondé d’approches pédagogiques différenciées, dès lors, précise-t-il, qu’aucun dispositif d’éviction précoce ne détourne ces élèves de l’objectif de maîtrise du socle commun et ne les enferme dans une filière. Nous ne pouvons que saluer cette démarche qui ose aller vers un assouplissement de la rigidité dogmatique et structurelle du collège unique pour mieux prendre en compte la diversité des élèves, sur le plan aussi bien de leurs personnalités et potentialités cognitives que de leurs motivations et aspirations. Dans le même paragraphe, toutefois, le Ministre de l’Éducation décide la suspension du dispositif Dima qui allait permettre aux jeunes de moins de quinze ans de pouvoir découvrir un métier en alternance. Pourquoi interdire la possibilité d’apprentissage pour les jeunes qui sont en situation de souffrance dans l’enseignement généraliste ?
Concernant la voie professionnelle (point 6), M. Peillon appelle à une revalorisation des voies professionnelles et techniques. Cette incantation, répétée à l’envie depuis trente ans, restera de l’ordre du vœu pieu tant qu’on n’en aura pas traité les causes. Ces causes, quelles sont-elles ? Comme les groupes de niveau sont jugés ségrégatifs et interdits au collège, on « gère » l’hétérogénéité en orientant les élèves en difficulté vers le technique (non sans un mépris implicite pour cette branche). Ce fonctionnement est absurde et nocif. Pourquoi ? Parce que la distinction généraliste/technique est indépendante de l’hétérogénéité cognitive des élèves. Preuve en est : en Allemagne, les chefs d’entreprise sont issus des ingénieurs, eux-mêmes issus de la filière technique. Pourquoi n’en serait-il pas de même en France ? L’hétérogénéité cognitive des élèves ne doit pas être traitée par une différenciation des filières mais par des groupes de niveau généralistes. Ainsi, les élèves auront la possibilité de s’orienter en technique ou en généraliste non pas sur la base de leurs potentialités cognitives mais de leurs aspirations.
Le cercle vicieux français est le suivant : on oriente en technique les élèves en difficulté parce que personne ne veut y aller ; et personne ne veut y aller parce qu’on y oriente les élèves en difficulté. Il faut abolir ce cercle vicieux et le rendre vertueux : on n’oriente plus les élèves en difficulté vers les filières techniques mais vers des groupes de soutien généralistes ; un élève ne s’oriente pas en généraliste ou en technique selon son niveau mais selon son aspiration ; il n’est alors plus dévalorisant de s’orienter en technique ; la filière technique devient attractive et se met à produire des techniciens et artisans d’excellence – dont manque cruellement notre pays.
Le point 15 concerne la sérénité et la sécurité dans les établissements. Tout psychologue sait que la violence d’un être humain est générée par une souffrance. Ce qu’on appelle « la violence au collège » est générée par la souffrance de certains élèves. Quelle souffrance ? Est-il supportable, pour un élève, de subir une classe de 4ème ou 3ème généraliste lorsque l’enseignement généraliste ne lui convient pas, que le rythme de travail est trop rapide, que le niveau d’exigence est trop élevé, qu’il aspire à embrasser une filière technique et apprendre un métier, qu’il est en situation d’échec depuis la 6ème, qu’il a déjà redoublé une ou deux fois, etc. ? Comment l’envie de violence ne pourrait-elle germer dans le cœur de ce jeune, victime d’un collège uniformiste, qui exige de lui plus qu’il ne peut – ou ne veut – donner, qui le dévalorise, l’humilie et le broie ? Introduisez simplement de la diversité, de la souplesse et la possibilité d’apprentissage professionnel au collège, et vous éradiquerez les causes de la violence !
Dans le point 16, M. le Ministre rappelle fort justement que l’autorité de l’enseignant se construit sur le respect de l’élève. Un élève non respecté, parce qu’il subit une forme de violence qui génère en lui de la souffrance, éprouve du ressentiment à l’égard de l’enseignant, ce qui le conduit à défier son autorité et se montrer incivil. Or, qu’est-ce que le « respect » de l’élève ? L’obliger, au nom du sacro-saint « collège unique », à suivre un enseignement qui ne l’intéresse pas ou va trop vite pour lui ? Ou bien lui proposer un enseignement adapté à ses besoins et envies ? Comment un élève en situation d’ennui, de dévalorisation et d’humiliation pourrait-il respecter l’autorité de ses enseignants ? Comment lui demander d’être « respectueux » s’il a le sentiment d’être broyé par le carcan dogmatique du collège unique ?
Collège unique, voie professionnelle, sérénité, sécurité, autorité… Tous ces problèmes se recoupent. Le collège unique, produit d’une idéologie égalitariste et dogmatique en vigueur dans les années 1970, refuse de voir et prendre en compte la diversité de potentialités et d’aspiration des élèves. Ce déni de la diversité génère tensions, stress, souffrances, incivilités, violences… qui nuisent au travail serein et au plein épanouissement des potentialités de chacun, ceci au détriment de la réussite scolaire et de l’ascenseur social républicain.
Introduction de groupes de niveau généralistes et levée des verrous interdisant l’apprentissage : là sont les clefs de la guérison du collège, contre l’insécurité, la violence et l’échec scolaire.
Diversifier les classes et les filières au collège est-il réactionnaire et conservateur ? Au contraire : cette diversification reconnaît et respecte la diversité de potentialités et d’aspiration de chacun. Elle respecte l’intégrité et la dignité de l’élève. Elle abolit les causes de la violence et de l’incivilité. Elle est un objectif humaniste et progressiste.
Monsieur Peillon, trouvez le courage de diversifier le collège unique ! Les élèves de notre pays vous en seront reconnaissants.


Christophe Chomant