Les Chroniques des membres de La Gauche Moderne

Chronique d'Emmanuel Dupuy : « L’axe Paris- Berlin-Moscou : de Deauville à Lisbonne »

Publié le 25 Octobre 2010

« L’axe Paris- Berlin-Moscou : de Deauville à Lisbonne »

La réunion tripartite réunissant à Deauville, le Président français Nicolas Sarkozy, la chancelière allemande, Angela Merkel et le Président russe Dmitri Medvedev préfigure une posture diplomatique franco-allemande ambitieuse visant à « mieux » et « plus » intégrer la Russie dans le cadre d’une nouvelle architecture de sécurité européenne en gestation.
Ce rapprochement stratégique est tout aussi attendu en vue de la mise en place d’une nouvelle gouvernance économique et monétaire que beaucoup appellent de leurs vœux, la France en tête.
La Russie sera donc au cœur de l’agenda du prochain Sommet de l’OTAN à Lisbonne (19-20 novembre) notamment à l’occasion de la réunion du Conseil OTAN-Russie, relancé en mars 2009, après l’épisode géorgien.
Tous les analystes s’accordent, en effet, à dire que le temps est venu de  structurer davantage une relation privilégiée et plus équilibrée entre Moscou et les 28 membres de l’Alliance atlantique. Il en ira de même à l’occasion de la prochaine présidence française du G8-G20 (2011) alors même que Moscou espère pouvoir enfin faire son entrée dans l’OMC à cette occasion.
De là à penser que la place de Moscou est dans l’OTAN ! Il n’y a qu’un pas que d’aucuns semble prêts à suivre et défendre avec détermination. Sans parler de réel consensus transatlantique sur la Russie, cette dernière et le reste de la communauté transatlantique partagent pourtant bien des valeurs communes, qui sont autant de pierres angulaires sur lesquelles construire un édifice solide…
Des zones géographiques stratégiques, à l’instar de l’Arctique, du Grand-Nord, du pourtour de la mer Noire et de l’Asie centrale, sont autant de lieux de convergences emblématiques nécessitant dialogue et coopération entre la Russie, l’UE et les Etats-Unis.
Ces préoccupations communes qui continuent de guider jusqu’ici la relation transatlantique depuis plus d’un demi siècle, sont le plus souvent mises en exergue comme étant « globales », c'est-à-dire nécessitant - le cas échéant - une réponse collective mais impliquant aussi des réponses individuelles dans et à la périphérie de l’OTAN, notamment la Russie :

Cyber menaces (à l’instar des attaques avérées par le passé contre l’Estonie, la Lituanie et la Géorgie et potentiellement en cours à l’encontre de la Grande-Bretagne). Malgré les 5 milliards d’internautes attendus en 2015, guère plus de 30 Etats ont recours à une doctrine défensive voire offensive en la matière ;

Terrorisme, notamment en ce qui concerne une éventuelle corrélation avec les proliférations d’ADM et d’armes légères, particulièrement préoccupantes dans le voisinage stratégique tant méditerranéen, européen qu’eurasien ;

Risques d’un décrochage technologique, stratégique et militaire (notamment en matière d’industrie de souveraineté et de défense) vis-à-vis de la Chine (notamment en Asie centrale et dans le Sud-Est asiatique) ;

Gestion solidaire des économies « occidentales » pour faire face à une crise économique et financière mondiale ;

Réponses concertées face aux « Rogues States » (compte tenu de la trentaine de pays dont certains considérés comme proliférant, c’est-à-dire s’étant dotés de missile balistiques de théâtre et intercontinentaux) à travers le projet d’installation d’une DAMB en Europe centrale et orientale - dont la Pologne est une pièce maîtresse et que la France et l’Allemagne ont proposé d’élargir à la Russie ;

Diversification des routes, sources et technologies d’approvisionnement et d’extraction énergétiques et minières (tenant compte - à la fois - d’une obligation à maîtriser et contrôler les flux des matières premières fossiles, tout en prenant mieux en compte la nécessité de rechercher des solutions alternatives économiquement viables et pérennes) ;

Maîtrise de la recherche et du processus d’innovation (perçue comme la clé de la « puissance » de demain). Rappelons, à cet effet, que les dépenses publiques européennes grèvent à hauteur de 70% les budgets européens, laissant que trop peu de place pour l’investissement dans la formation et l’éducation : seule gage efficace contre l’impréparation aux risques) ;

Prise en compte de la diversification des risques et des menaces et par là même des investissements, notamment au niveau des Aides Publiques au Développement (APD). Il est un fait avéré, qui consiste à constater que les Etats-Unis dépensent plus en matière d’aide en faveur de la lutte contre le sida que pour la mise en place d’une DAMB plusieurs fois répousée ! Chiffre néanmoins à nettement relativiser au regard du montant des bonus des traders de la banque d’affaires Goldman Sachs !

Ces éléments tendent ainsi à mettre en exergue une certaine forme d’« acquis transatlantique », paradoxalement partagé bien au-delà de la seule organisation otanienne.

Fort de ce constat, il ne fait pourtant guère de doute que ni la Russie, ni les Etats-Unis n’a plus aujourd'hui vraiment besoin de l'Europe pour avancer sur le chemin d’un dialogue stratégique équilibré entre eux. Il semble que le désintérêt américain rejoigne celui des Russes quant à la crédibilité et l’efficacité d’une PSDC qui tarde à voir concrètement le jour.

D’où une stratégie, somme toute voisine visant à « désolidariser » certains pays européens de la seule ligne directrice de la diplomatie communautaire, afin notamment d’engager des rapprochements inédits et d’initier des pourparlers exclusifs quoique stratégiques.

A titre d’illustration, le Sommet « Paris-Berlin-Moscou » de Deauville, ces deux derniers jours, en donne de nouveau une preuve éclatante.

Face à l’ultra-dépendance de société russes, tel que le géant énergétique Gazprom - qui ne sera très probablement pas en mesure d'assurer seul les investissements nécessaires à la satisfaction des besoins énergétiques européens des années 2020-2030 - il est apparu aussi clairement la nécessité de poser ensemble, entre Français, Allemands et Russes, les jalons d'une architecture de sécurité énergétique spécifique et inédite.

Si les notions de « main tendue » et de « porte ouverte » se doivent d’être confirmées lors du prochain Sommet de Lisbonne, il est néanmoins communément établi que le souci américain de garantir des « common commitments » entre Etats démocratiques est encore d’actualité - sans que l’on comprenne bien d’ailleurs si, aux yeux des partisans d’un Atlantisme chevillé au corps, Moscou puisse en faire partie un jour.

Dans ce nouveau contexte stratégique, l’OSCE semble ainsi faire l’unanimité en sa faveur, tant du point de vue des experts et analystes russes comme ceux des think tanks anglo-saxons.

A l’instar de l’esprit d’Helsinki qui l’a vu naître en 1975, comme le lieu idoine pour garantir la notion de « Democracy Building » (du point de vue américain) et d’intégration géopolitique et géo-économique eurasiatique (aux yeux de Moscou), l’OSCE, fort de ses 56 membres tant transatlantiques, européens qu’eurasiatiques, correspond parfaitement à l’outil de mise en œuvre de la doctrine communément partagée d’un désarmement conventionnel et nucléaire sur le continent européen, tel qu’à pu le mettre en exergue le Président Obama, à travers son discours de Prague en avril 2009.

De ce point de vue, le Sommet d’Astana (automne prochain) qui viendra clore la Présidence kazhake de l’OSCE, sera tout aussi important que celui de l’OTAN à Lisbonne (19-20 novembre), notamment en ce qui concerne la « sincérité russe » à vouloir participer sans arrières pensées à une nouvelle architecture de sécurité européenne, comme le Président Medvedev l’a laissé entendre à plusieurs reprises ces derniers jours.

De facto, le Sommet de Deauville aura ainsi mis le doigt sur la question sensible du leadership global. Question d’autant plus d’actualité qu’un universitaire américain de l’Université John Hopkins, Michael Mandelbaum dans son dernier ouvrage « The Frugal Superpower : Americas’s Global Leadership in a Cash-Strapped Era », semble remettre en cause durablement la capacité voire la volonté de Washington de l’assumer.

Ainsi, le débat sur la notion de « Regressive power » (puissance subie et par conséquent mal assumée) et « Progressive power » (puissance assumée et dès lors pleinement revendiquée comme bienveillante) n’en révèle pas moins une interrogation profonde quant à la légitimité de l’Alliance comme seule vecteur de la relation transatlantique.

Il ne faudrait pas non plus que la crise financière ne soit le prétexte à un abandon de responsabilité consistant à ne pas endosser les solidarités collectives traditionnellement ferments de l’Alliance sur fond d’incapacité à les financer. D’où l’importance de la réforme budgétaire en gestation au sein de l’OTAN, tout aussi importante que celle de sa transformation actuellement en cours.

On le comprend, la question de la gouvernance économique, qui sera ardemment portée par la France et le Président Nicolas Sarkozy, lors de sa prochaine présidence du G8-G20, aura aussi des impacts dans le domaine sécuritaire ; du moins celui inhérent à la communauté transatlantique. Reste à y assumer, là aussi, une certaine forme de volontarisme voire un leadership plus clairement revendiqué : en dépend la crédibilité - pour longtemps - aussi de la capacité à vouloir bâtir réellement une défense européenne.

Emmanuel Dupuy