Les Chroniques des membres de La Gauche Moderne

Chronique d'Emmanuel Dupuy : Il faut écouter la rue arabe

Publié le 30 Janvier 2011

Alors que la situation à Tunis semble se stabiliser, qu’un nouveau gouvernement s’installe - expurgé des cadres du RCD et des personnalités trop liées au régime Ben Ali - et que les Tunisiens continuent de défendre courageusement les acquis de leur révolution, la contagion démocratique gagne maintenant les rues du Caire.
Cette fois-ci, l’ampleur et la symbolique de l’émancipation qui gagne ce qu’il est convenu d’appeler  la « rue arabe »n’a jamais été forte et résonne aussi en écho à Alger, Sanaa et Amman.
C’est maintenant au tour de toute la société égyptienne, forte de plus de 85 millions de citoyens, de faire entendre son légitime désir de réforme, d’égalité et de justice sociale. Désormais, face aux pouvoirs oligarchiques, du Maghreb au Levant, ce sont les bloggeurs, les étudiants, les jeunes diplômés désœuvrés : bref, les classes moyennes et éduquées, qui se soulèvent pour dénoncer des années de gabegies, de népotisme et d’accaparement clanique du pouvoir.
Face à ces revendications et aspirations légitimes et trop longtemps repoussées que d’aucuns continuent pourtant de refreindre, les manifestants peuvent compter sur un allié de poids, celui des forces armées.
Longtemps cantonnés dans leurs casernes, défenseurs de la souveraineté et de l’unité nationale, les militaires du Maghreb et du Mashrek se réaffirment ainsi comme principaux garants des valeurs républicaines. Ces derniers, qui ont donné naissance aux Etats arabes à partir des années 60, viennent se rappeler au bon souvenir des citoyens qu’ils sont chargés de défendre et de protéger, bien souvent contre l’arbitraire des décideurs politiques qui s’acharnent depuis plusieurs décennies à ne pas entendre les justes aspirations de leurs peuples.
Parce que l’Egypte est la nation la plus emblématique parmi celles qui composent la Ligue arabe, et où demeure le souvenir le plus fort du nationalisme panarabe hérité du « Raïs » Nasser ; parce que c’est un acteur pivot de la coopération euroméditerranéenne et de la résolution du conflit israélo-palestinien ; parce que l’Egypte fait figure de « boussole » théologique et intellectuelle - bien évidemment apuré de ses éléments les plus radicaux : pour toutes ces raisons et bien d’autres encore (en terme de stabilité économique, notamment), alors convient-il de rappeler - à l’occasion de ces importantes manifestations - que le meilleur rempart contre l’extrémisme religieux et l’obscurantisme, reste la démocratie, sur laquelle l’ensemble du monde arabe peut et doit construire son avenir sereinement.
Dans ce contexte, la France doit savoir trouver les mots justes et œuvrer pour agir positivement afin d’accompagner ce qui semble - de plus en plus - être une inéluctable transition démocratique.
Nos nombreux liens avec l’Egypte nous y autorisent, en tout cas au même titre que les alliances traditionnelles nouées  avec Londres et Washington, gagées elles aussi sur un « réalisme » géopolitique et géo-économique qui demeure un des éléments stabilisateurs dans la région.
Paris et Le Caire ont ainsi assumé durant ses deux dernières années, la co-présidence de l’Union pour la Méditerranée (UpM) avec détermination - malgré les nombreux obstacles pavés sur le chemin tracé par Nicolas Sarkozy lors du Sommet de Paris de juillet 2008.
Le retour en Egypte de Mohammed El-Baradei, ancien Directeur de l’Agence Internationale de l’Energie Atomique (AIEA), Prix Nobel de la paix en 2005, tout comme le recours à l’ancien ministre des Affaires étrangères, Amr Moussa, apparaissent aujourd’hui, comme des pistes de plus en plus crédibles pour mener à bon port des élections anticipées, sans attendre celles prévues en novembre prochain.
L’attitude des forces armées -fierté de tous les Egyptiens depuis les guerres de 1967 et de 1973, soutiens indéfectibles des Etats-Unis dans sa stratégie d’équilibre stratégique dans la région - sera déterminante pour ancrer cette démocratie participative, alternative au président Moubarak, qui gagne inexorablement la foule via Twitter, You-Tube et Facebook, repris en boucle par Al Jazeera, donc faisant office de démultiplicateur dans tout l’espace arabo-musulman.
Profitons, cette fois-ci, de l’excellence des relations qui unissent nos deux pays, notamment dans le domaine de la coopération militaire bilatérale. Sachons maintenir et entretenir ces liens existants de longue date entre officiers français et égyptiens, de part et d’autre de la Méditerranée, comme nous n’avons hélas pas su le faire en Tunisie. Il convient ainsi d’anticiper, d’accompagner et tout simplement de comprendre une alternative et un scénario de plus en plus crédible.
Notre image en ressortira grandie, notre influence demeurera réelle dans le monde arabe et notre voix de nouveau entendue de part et d’autres de Mare Nostrum.
A défaut, cette fois-ci, l’on ne pourra guère dire que nous ne savions pas !


Emmanuel DUPUY