Les Chroniques des membres de La Gauche Moderne

Retrait d'Afghanistan : Obama laisse les Européens essayer de raisonner François Hollande au G8

Publié le 19 Mai 2012

Interview d'Emmanuel Dupuy
Publiée le 18 mai 2012 sur Atlantico.fr


François Hollande participe vendredi et samedi à son premier sommet international en tant que chef de l'Etat. Entre autres sujets, l'Afghanistan : le nouveau président a promis un retrait anticipé d'ici la fin de l'année et va devoir convaincre nos partenaires. Si Barack Obama semble ne pas vouloir entamer de bras de fer, il laisse les Européens tenter de raisonner le nouveau chef des armées françaises.


Atlantico : Le G8 va être la première occasion pour les chefs d'Etat concernés de discuter du calendrier de retrait d'Afghanistan : quelles seront les arguments d'Obama, d'une part et de Merkel d'autre part, pour pousser François Hollande à évoluer sur sa position ?

Emmanuel Dupuy : La réunion des chefs d’Etat et de gouvernement qui se tien à Camp David, vendredi et samedi, à la veille du Sommet de l’Alliance atlantique, risque d’être un « galop d’essai » complexe pour le nouveau président français. Comme votre question le laisse à suggérer, les attaques risquent de venir de directions multiples.

Les Etats-Unis, d’une part, voudront chez eux, en hôtes conciliants et ordonnateurs de la fin du conflit, apaiser les tensions tout en laissant à d’autres le soin d’expliquer la fermeté de leurs positions.

Les Européens, d’autre part, menés par la chancelière allemande et le Premier ministre britannique pourraient être plus enclins à se montrer plus fermes vis-à-vis de la France. Berlin qui a certes besoin de normalité et de cordialité avec Paris sur le volet économique pour juguler les crises grecques et monétaires en Europe, semble de plus en plus décomplexée avec l’action militaire extérieure et la question de la puissance, sujet longtemps taboue outre-Rhin.

L’Allemagne comme la Grande-Bretagne pourrait ainsi tirer profit, quant à une relance de la PESD d’un désengagement hâtif et dès lors plus que symbolique de la France vis-à-vis de ses partenaires otaniens, notamment européens.

Ces derniers, en quête d’un solide leadership, qui viendrait compenser le relatif quoique certain désengagement américain sur le continent européen, avaient vus le retour de la France dans le commandement militaire intégré de l’Alliance atlantique comme un signe encourageant.

Reste à savoir si ce « ré-engagement otanien », voulu par Nicolas Sarkozy, sera remis en cause par la nouvelle équipe installée à l’Elysée, au Quai d’Orsay et à l’Hôtel de Brienne.

Les membres du G8 attendent, par ailleurs, François Hollande, avec une double exigence teintée de curiosité : celle de voir, d’une part, cet impétrant toujours considéré comme novice dans le domaine des relations internationale évoluer avec aisance dans cet environnement si particulier du « gouvernement du monde » ; celle de de comprendre, d’autre part, comment et pourquoi ce dernier a choisi son propre calendrier de retrait, sans aucune concertation (du moins ouverte) avec ses sept partenaires, tous pourtant impliqués dans le processus de transition et pour certains militairement présents en Afghanistan (à l’exception du Japon et de la Russie).

Le président américain Barack Obama aura une longueur d’avance sur ses collègues, puisqu’une réunion bilatérale France-USA aura eu lieu la veille.

Ce dernier répètera sans doute au nouveau locataire de l’Elysée combien le respect de la parole donnée - par son prédécesseur Nicolas Sarkozy - quant à un départ certes anticipé mais préalablement négocié (automne 2013 au lieu de la date butoir de fin 2014, choisie par les USA), prévalait sur des déclarations de campagne électorale.

Cet argument est d’autant plus cher aux yeux de Barack Obama et d’Angela Merkel que ces derniers auront eux aussi à passer par la voie des urnes en novembre prochain et en 2013 et que malgré la pression des 60 à 70% d’opinions défavorables à la guerre en Afghanistan dans les deux pays, l’accélération exagérée du retrait ne devrait pas être un argument de campagne.

Barack Obama a, du reste, toujours laissé entendre que la première urgence était essentiellement la transition politique, administrative, sécuritaire et que le maintien des troupes, tant que ce processus n’était mené à bien, était la clé de voute de la réussite de la mission engagée par la communauté internationale depuis 2001.

Au-delà, l’engagement pris pour que la transition d’ici 2014 en Afghanistan ne tourne au fiasco (comme ce fut le cas il y a quelques mois en Irak) ; l’indispensable concertation en amont entre les 49 nations composant la Force Internationale d’Assistance et de Stabilisation (FIAS composé de 130 000 soldats) ; l’évolution positive du Pakistan (caractérisée notamment par la réouverture de la frontière avec son voisin, ré-ouvrant de facto les voies d’entrée et de sorties d’hommes et de matériels) ; comme l’aggravation de la situation sécuritaire dans Kaboul même (comme en témoigne les récentes attaques audacieuses des Talibans ayant marquées le début de leur offensive de Printemps) seront vraisemblablement les points les plus saillants des conversations entre la France et ses 7 partenaires au sein du G8.

In fine, François Hollande pourra toujours jouer sur les mots, en indiquant, par exemple, que le retour des 3500 soldats français encore sur place débutera bien en septembre 2012 mais, que compte-tenu de l’embouteillage crée par le départ également programmé de 27 000 soldats de la coalition d’ici décembre 2012, combiné aux aléas diplomatiques (ouverture des frontières conditionnée aux difficiles tractations financières avec les Etats limitrophes - notamment l’Ouzbékistan, le Turkménistan et le Pakistan) le retour vers la France risque d’être plus long que prévu !

Il pourra aussi aisément arguer - comme du reste il a tenté de le faire lors du débat télévisé d’entre deux tours avec Nicolas Sarkozy - sur la double nature du retrait : humain et logistique.

Cette question, dont la dimension financière n’est pas non plus totalement absente, rend plausible une présentation « partielle » du retrait dans lequel le retour des soldats précédera celui du matériel.

Le retrait potentiellement « accéléré » par la voie des airs (à des conditions financières défavorables compte-tenu de l’obligation de louer des avions dont nous ne disposons pas) ne pourra cependant pas échapper au rapatriement nettement plus long et couteux par voie terrestre et ferroviaire, à travers toute l’Asie centrale, la Russie, la mer baltique puis l’Océan atlantique (jusqu’à Toulon) des 1900 conteneurs, 500 blindés, 14 hélicoptères que l’opération Pamir a généré depuis la présence française en Afghanistan à partir de fin de l’année 2001.

Barack Obama semble plus discret sur le dossier, laissant les Européens négocier avec François Hollande. Comment comprendre cela ?

Washington semble, en effet, depuis quelques jours, vouloir calmer le jeu. Mais jusqu’où ? et surtout pour quelle raison ?

L’on sait que ce sont David Camerone et Angela Merkel qui désormais attaquent et critiquent ouvertement la décision française, forts de leurs décisions de rester aussi longtemps que la situation sur le terrain l’exige. Il faut sans doute y voir une stratégie américaine visant à ne pas heurter de front le nouveau président française et laissant à ses partenaires, le soin de le faire en son nom.

Ainsi, la fin de « non recevoir » du Pentagone d’il y a quelques semaines, quand Jean-Yves Le Drian, notre nouveau ministre de la Défense, avait été envoyé à Norfolk (siège de l’Allied Command Transformation, dirigé par le général français Stéphane Abrial) et à Washington, en émissaire de François Hollande pour tenter d’expliquer la position du candidat socialiste de l’époque, semble évoluer vers une posture plus souple vis-à-vis des doléances françaises.

Barack Obama ne veut surtout pas donner l’impression de se figer sur cette question, qu’il considère comme bien moins importante que celle du processus de transition politique, qui se résume à savoir s’il ne faudrait pas anticiper les élections présidentielles de 2014 à 2013 tant que la situation sécuritaire le permet encore.

Barack Obama, lui aussi enclin à accélérer à 2013 le retrait des 90 000 soldats américains présents depuis 2001 a néanmoins deux cartes en main que n’a pas ou plus la France.

Les Etats-Unis, dans l’accord stratégique qu’ils ont signé, péniblement du reste, au début du mois, avec les Afghans stipule qu’ils resteront bien au-delà de 2014 afin de participer à des opérations antiterroristes et afin de contribuer à la formation des forces armées et de la police.

Ce sont ainsi plus de 20 000 soldats américains qui devraient rester sur place, au moins jusqu’en 2024, dans cinq bases permanentes (Bagram, Kandahar, Mazar-e-Sharif, Kaboul, Djallalabad) sans compter le nombre à peu près équivalent de « contractors » engagés par la myriade de sociétés de sécurité privées anglo-saxones (même si ces dernières sont toujours dans le collimateur du président Karzaï).

On le voit, les Etats-Unis resteront un puissant soutien du successeur du président Karzaï. Il le faudra bien, si l’on prend en compte que 90% du budget afghan provient des contributions étrangères !

Par ailleurs, certains alliés traditionnels de Washington, dont la Pologne, la Roumanie, la Turquie, la Géorgie, en décidant de rester au-delà de 2014, accréditent l’idée selon laquelle la prime aux marchés nés de la reconstruction et de la phase post-crise appartiendra à ceux qui resteront au-delà de l’arrêt des opérations militaires.

L’enjeu est gigantesque : l’on parle de 1000 à 3000 milliards dollars (soit 80 fois le PIB afghan - qui n’est que de 17, 1 milliards dollars) de contrats possibles.

A titre de comparaison, la France qui est pourtant la quatrième nation contributrice en terme militaire est sensiblement déclassée au 35ème rang quand il s’agit des investissements économiques. Elle n’y investit, du reste, que péniblement 100 millions d’euros par an, quatre fois moins que l’Allemagne !

L’Allemagne, comme du reste l’Italie, ont d’ores et déjà annoncé une coopération étroite dans les domaines de l’agriculture, des transports, des mines et de l’eau (hydro-électricité).

Bref, on le comprend, en partant trop vite, le risque est grand de se voir priver d’un droit de regard, de parole et d’action sur la phase ô combien stratégique qui s’ouvrira à partir de 2014 !

François Hollande peut-il, en toute souveraineté, refuser de se soumettre aux exigences de nos partenaires et appliquer sa promesse d'un retrait d'Afghanistan d'ici la fin de l'année ?

C’est son droit le plus absolu, comme du reste celui de chacun des 49 chefs d’Etat et de Gouvernement, n’appartenant pas tous à l’Alliance Atlantique mais constituant la Force Internationale d’Assistance et de Stabilité(FIAS).

Néanmoins, >>il a été décidé lors du précédent sommet de l’OTAN, tenu à Lisbonne en novembre 2010, que la décision définitive sur le retrait de la coalition internationale en Afghanistan soit prise collégialement>> lors du sommet de l'Otan de Chicago et non avant, en solo : cela reste l’enjeu du Sommet.

Il est de notoriété publique que les Etats-Unis, réfléchissent quant à eux à une accélération du calendrier de retrait visant à achever en 2013 la phase active de l'intervention.

Le Secrétaire à la Défense, Leon Panetta, a d’ailleurs récemment déclaré que les Etats-Unis et l'Otan envisageaient de terminer la phase active de l'opération en 2013 pour se concentrer sur la formation des forces de l'ordre locales.

C’est du reste pour cette raison que, quand Barack Obama a annoncé le 22 juin 2011, le retrait de 33 000 soldats américains d’ici septembre 2012 sur les 90 000 qui participent à l’opération Enduring Freedom (depuis octobre 2001) et constituent (depuis sa mise en place en décembre de la même année) le plus important contingent au sein de la FIAS, Nicolas Sarkozy lui avait emboîté le pas en annonçant également le retrait, par soucis de cohérence opérationnelle, d’un tiers de nos troupes d’ici septembre prochain.

Ce qui a changé c’est qu’il faudra désormais envisager les 2/3 restants dans les mêmes conditions !

Pas si simple, compte-tenu de la réalité de la situation sécuritaire, qui se dégrade dans tout le pays, à mesure que la perspective de la transition semble se jouer plus à Islamabad qu’à Washington, Bruxelles ou New-York.

La décision française va aussi nous couper du processus de transition en lui-même.

La France participe au Joint Nato Inteqal Board (JANIB, doté de 45 millions d’euros engagés depuis janvier-février 2010) à travers l’annonce d’un calendrier de transition « concerté » entre le gouvernement afghan, la FIAS, les Gouverneurs des 34 provinces et 364 districts, en quatre tranches (6 mois) jusqu’à la fin 2014.

On le sait, la France a reçu comme mission d’assurer la sécurité et de favoriser la gouvernance d’un des quatorze districts de la province de Kaboul, la Surobi, dont la sécurité incombe désormais en totalité aux forces afghanes et d’une province, la Kapisa, qui est la plus petite du pays.

L’annonce du retrait anticipé va aussi de pair avec l’inscription de la Kapisa dans la troisième tranche du processus de transition, annoncée le 13 mai dernier par le président Karzaï, laissant sans doute à penser que la poursuite à « marche forcée », parfois au-delà du raisonnable en terme de sécurité réelle, du processus de transition des 34 provinces afghanes, pouvait en décrédibiliser sa pertinence.

Avec cette troisième tranche, qui a donc débuté le 13 mai 2012, c’est 75% de la population afghane qui est concernée, sur la totalité des 34 provinces, soit 266 districts et municipalités (dont 122 nouveaux districts concernés) et toutes les capitales régionales. Cependant, les attentats, attaques suicides, explosions d’engins explosifs improvisés (IED) continuent, sans se préoccuper de cet agenda, parfois mal compris par nos partenaires afghans.

Le départ de la Task Force Lafayette, fer de lance de notre action militaire, aux abords de Kaboul, en aval des vallées reliant le Pakistan à l’Afghanistan et le long des axes routiers stratégiques assurant la jonction entre Kaboul et le Pakistan, d’une part, et entre le Pakistan et les Etats d’Asie centrale, d’autre part ; et donc de facto ceux qu’empruntent aussi les insurgés entraînés dans les zones tribales du Nord-Ouest pakistanais, va aussi obliger les Américains - qui chapeautent les 8 Task Forces assurant la sécurité des 14 provinces de l’Est afghan - à revisiter leurs programmations tactico-opérationnelles…

La pression sera donc très grande sur Paris pour ne pas hâter le pas…

Comment, dans la continuité du G8, les autres acteurs impliqués vont intervenir sur ce dossier dès le sommet de l'OTAN ce dimanche ?

Le Sommet de Chicago, interviendra, en effet, devant un auditoire plus large - incluant les 28 Etats membres de l’OTAN et ses partenaires traditionnels, en premier lieu desquels la Russie. Même si son président Vladimir Poutine, a poliment décliné l’invitation à se rendre sur le territoire américain, il y enverra finalement son premier ministre Dimitri Medvedev.

Par ailleurs, y participeront pour la première fois ensemble, l’Afghanistan, par le truchement de son président, Hamid Karzaï et le Pakistan et son président Ali Asif Zerdari.

Barack Obama aura ainsi l’occasion, d’abord en tête à tête, puis avec ses collègues de l’Alliance, de s'entretenir avec son homologue afghan, dès dimanche à Chicago avant l'ouverture du sommet de l'Otan. Kaboul souhaite obtenir à Chicago un accord de financement de 4,1 milliards de dollars annuels pour ses forces de sécurité après le retrait en 2014.

Le Pakistan, qui a décidé de rouvrir, après six mois de fermeture, sa frontière aux convois de ravitaillement des forces de la coalition, viendra à Chicago avec la ferme intention de jouer sur le iatus grandissant entre les nations de l’OTAN présentes sur le territoire de son voisin et ce en vue de peser sur les scenarii de sortie de crise.

Nul doute, que les deux frères ennemis regardent avec intérêt la manière dont le cavalier seul français sera traité à Chicago : en découle sans doute un repositionnement stratégique de l’un comme de l’autre.

L’Afghanistan, qui rentre aussi dans une phase électorale (présidentielle en 2014 et législatives en 2015) cherche à donner l’impression qu’elle peut répondre aux exigences sécuritaires nouvelles créées par l’annonce du retrait français, comme est venu le rappeler récemment devant les médias afghans, le gouverneur de Kapisa, Mehrabuddin Safi.

Le Pakistan, trouvera sans aucun doute, dans la décision française, la confirmation de l’efficacité de sa stratégie de dédiabolisation des talibans et de pression ciblée sur la France, toujours considéré comme le « maillon faible », parmi les alliés de Washington, au sein de la FIAS.

Il en résulte que « l’exemplarité » relative du processus de réintégration des ex-combattants et l’inefficacité du programme de réconciliation, dont pourtant la province de Kapisa était devenue une vitrine, bien que les résultats réels soient encore au stade embryonnaire, témoignent en réalité du « jeu de dupe » qui caractérise la vie politique à Kaboul, à mesure que la population afghane comprend que le départ des troupes étrangères est inéluctable.

La transition et l’amélioration de façade de la situation, ne pourra hélas masquer notre incapacité à avoir réaffirmé durablement la légitimité du gouvernement central dans les 8 districts sous notre responsabilité en Kapisa et en Surobi.

Nos alliés ne pourront certainement pas nous le rapprocher, étant aux prises eux aussi avec les mêmes dilemmes, mais ils auront sans doute à cœur de rappeler que c’est la France qui a choisi, après le Sommet de Strasbourg-Kiel en 2009, la voie paradoxale de ne pas assumer un commandement régional que l’OTAN était pourtant prête à lui concéder et qui lui aurait donné une autonomie décisionnelle plus forte (à l’instar de l’Italie à l’Ouest et l’Allemagne au Nord).

Nos partenaires auront aussi raison de s’étonner qu’ayant choisi de se placer sous commandement américain (au même titre que les Polonais) dans la région Est de l’Afghanistan, nous n’ayons pris plus de temps pour expliquer la nature et la portée de notre choix qui concerne, bien plus que notre simple contingent, dont 83 soldats auront donné leurs vies, et qui a des implications non seulement militaires, stratégiques.

Partir trop tôt aura aussi des conséquences sur la viabilité, la lisibilité et l’accomplissement des projets de stabilisation et de développement que la France avait mis en chantier depuis quelques années, notamment dans le domaine de l’agriculture et à travers le projet emblématique de l’électrification de la Kapisa : la vision « française » de l’approche globale aura ainsi bien du mal à convaincre à l’avenir.

Propos recueillis par Romain Mielcarek

Retrouvez cette interview parue le 18 mai 2012 sur le site www.atlantico.fr