Lagarde : François Hollande commet une faute grave...

Atlantico : La loi Macron a été passée en force, la motion de censure a été rejetée : quel bilan retirez-vous  de cette semaine ?

Jean-Christophe Lagarde : La Loi Macron avait vocation à dynamiser l’économie française, mais elle n’a fait que dynamiter la majorité. François Hollande avait obtenu une large majorité parlementaire, et en 2 ans et demi il l’a perdue. Il a d’abord perdu les communistes, puis les écologistes, et désormais une partie des socialistes. Au-delà de l’amateurisme qui l’oblige à convoquer en catastrophe un conseil des ministres pour avoir recours au 49-3, il est inquiétant de voir que sans majorité le gouvernement ne sera pas capable de réformer davantage.

Il a décidé d’utiliser son unique joker pour une loi limitée, et il ne pourra plus l’utiliser pour une réforme plus significative.

Pourtant, une vraie révolution économique est nécessaire, il est indispensable d’aller plus loin, de mettre en place un contrat de travail unique avec des droits progressifs pour les salariés, d’instaurer un système de retraite unique, de lever les seuils sociaux comme l’avait d’ailleurs évoqué François Rebsamen… Nous nous trouvons dans une situation où le gouvernement n’a plus les moyens de réformer, mais où le pays n’a pas non plus les moyens de rester paralysé.

Pourtant, une vraie révolution économique est nécessaire, il est indispensable d’aller plus loin, de mettre en place un contrat de travail unique avec des droits progressifs pour les salariés, d’instaurer un système de retraite unique, de lever les seuils sociaux comme l’avait d’ailleurs évoqué François Rebsamen… Nous nous trouvons dans une situation où le gouvernement n’a plus les moyens de réformer, mais où le pays n’a pas non plus les moyens de rester paralysé.

Vous parlez d’amateurisme. Est-ce François Hollande que vous désignez, Manuel Valls ou l’ensemble de la majorité ?

C’est l’exécutif dans son ensemble qui pose problème. Bien que les choses aillent mieux depuis que Manuel Valls est aux commandes, les socialistes n’en sont malheureusement pas à leur coup d’essai en matière d’amateurisme. Le fait de convoquer en urgence un Conseil des ministres à 13 heures le jour du vote de la loi relève de l’improvisation la plus totale. Nous n’avons pas le sentiment que le gouvernement est en capacité de prévoir l’avenir correctement.

7 députés UDI n’ont pas voté la motion de censure. Est-ce le signe que l’UDI, après l’élection interne conflictuelle qui vous avait opposé à Jean-Christophe Fromantin, est encore en proie à des divisions ?

Absolument pas, il s’agit essentiellement de députés outremarins qui, par nature, doivent entretenir de bonnes relations avec le gouvernement. Jean-Christophe Fromantin quant à lui a régulièrement des raisonnements ou des prises de position solitaires.

Dans la perspective des départementales et des régionales, vous avez dit souhaiter la plus grande union entre l’UDI et l’UMP. Lors de l’inauguration du siège départemental à Mâcon, vous avec évoqué des problèmes que l'UMP doit régler. Quels sont-ils ?

Ce n’était qu’un problème local. Sur les élections départementales, dans 85% des cas, il y a des candidatures communes UDI-UMP, facilitées par les binômes qui permettent de trouver des équilibres politiques satisfaisants. Je souhaite, et l’UDI aussi, parvenir à un maximum d’alternances : puisque le pays est bloqué au sommet, il faut le faire redémarrer à la base. Il faut engager des politiques territoriales qui auront le mérite de concerner le quotidien des Français. Gérer le RSA, ce n’est pas la même chose selon que l’on est socialiste ou centriste : plus que donner un chèque pour faire survivre les gens, la priorité doit être de les aider à reconstruire une vie autonome.

J-C.Lagarde : “François Hollande commet une faute grave car il fait la guerre à des barbares sans réarmer moralement la nation”

Pour le président de l'UDI, la coalition est la clé pour faire reculer la majorité socialiste, qui est la principale cause de la montée du Front national. A condition de bien rappeler une chose souvent oubliée dans le débat politique : le centre n'est pas la droite, et l'UDI a ses propres convictions qu'elle entend bien porter en toute indépendance.

Cependant, comment faire coexister dans une même majorité des gens dont on voit bien qu’ils sont de plus en plus éloignés, tant au niveau européen, économique que sociétal ?

Je crois sincèrement aux coalitions. S’il n’y avait pas de différence de vision politique nous ne formerions qu’un seul parti. Il faut additionner les différences et faire des compromis, comme la gauche entre les socialistes, les verts et les radicaux. Les théoriciens qui souhaitent absolument faire un parti unique se trompent : c’est ce qui s’est passé entre 2002 et 2012, où nous avons perdu toutes les élections, les présidentielles de 2007 mises à part. Un parti unique revient finalement à s’auto-rétrécir, et in fine, perdre les élections.

Si les socialistes réussissent à gérer des territoires avec les communistes, pourquoi ne pourrions-nous pas en faire de même entre droite et centre?

Le fait que beaucoup de sympathisants UMP ne soient pas contre des alliances avec le FN au plan local constitue tout de même une réalité…

C’est la ligne rouge.  Si l’UMP décide de faire alliance avec le FN, au niveau local ou national, il n’y a plus d’alliance possible avec nous. Mais je ne suis pas inquiet, Nicolas Sarkozy a été très clair sur le sort de ceux qui seraient tentés par de tels rapprochements.

Le Front national sortirait en tête du 1er tour des élections départementales de fin mars, avec 29 % contre conte 27 % pour l’UMP-UDI, et 21% pour le PS selon un sondage Ifop-Fiducial pour Sud Radio. La vague bleue, ce n’est pas pour maintenant ?

Comme à chaque fois que la gauche est au pouvoir, le pays souffre, et une partie des gens en souffrance ou dans la crainte se tournent vers les extrêmes pour se donner le sentiment de crier plus fort. Or on sait bien que l’extrême droite n’aura pas de majorité au niveau des départements. Voter pour le FN revient donc à donner ses chances à la majorité de gauche sortante. Depuis François Mitterrand, la gauche et le FN se servent l’un et l’autre. Au second tour de 2012 Mme Le Pen a bien appelé à voter contre Nicolas Sarkozy, c’est-à-dire pour François Hollande… Il est donc étonnant aujourd’hui de la voir se plaindre de la politique de gauche qui est menée.

Comment faire pour jouer votre rôle d’opposition constructive sans prêter le flanc à la critique traditionnelle du FN, qui vous range dans le sac "UMPS" ?

La rhétorique selon laquelle l’UMP, l’UDI et le PS formeraient une entité homogène est une absurdité. Il y a deux attitudes possibles face à l’extrême droite : la résignation, ou le combat idéologique. L’UDI choisit le combat. Il est important de rappeler pourquoi le Front National n’est pas un parti républicain : la République, c’est le mérite, ce que l’on fait, et non ce que vous êtes - vos origines par exemple. Quand Lassana Bathily a eu le courage et le réflexe de sauver des vies lors de la prise d’otages de l’Hypercasher, oui, il est normal de lui offrir la naturalisation. C’est cela la République : juger les gens sur ce qu’ils font, et pas ce qu’ils sont. Or tout le programme du FN a intégré la dimension de la préférence nationale. Ce n’est donc pas un parti républicain. Mais il faut aussi attaquer les points programmatiques du Front national : sur la sortie de l’euro, même Alexis Tsipras, de la gauche radicale, allié à l’extrême droite dans son pays, ne demande plus à en sortir, car il a conscience de la catastrophe que cela pourrait représenter pour son pays. Un parti qui mise sur un salaire pour les femmes au foyer pour régler le problème du chômage ? C’est une vision de la société que je ne partage pas. Un parti qui propose un départ à la retraite à 60 ans ? Même les socialistes n’osent plus cette démagogie ! Il est nécessaire de rentrer dans un combat intransigeant pour montrer l’absurdité du programme FN, qui est conçu comme le réceptacle de toutes les frustrations françaises.

J-C.Lagarde : “François Hollande commet une faute grave car il fait la guerre à des barbares sans réarmer moralement la nation”

Pour le président de l'UDI, la coalition est la clé pour faire reculer la majorité socialiste, qui est la principale cause de la montée du Front national. A condition de bien rappeler une chose souvent oubliée dans le débat politique : le centre n'est pas la droite, et l'UDI a ses propres convictions qu'elle entend bien porter en toute indépendance.

Pourtant lorsque l’UDI se dit en faveur de la loi Macron, c’est l’occasion rêvée pour le FN de continuer de désigner un "système", non ?

L’UDI n’a jamais dit être en faveur de la loi Macron.

Par ailleurs, dire que des gens aussi éloignés que Nicolas Sarkozy et Arnaud Montebourg s’accordent sur les mêmes politiques, voilà une belle fumisterie. D’ailleurs, s’ils étaient aussi proches, pourquoi ne se seraient-ils pas entendus à un moment donné ? De même, je réfute le terme de Front républicain, car il n’est pas question de gouverner avec la gauche ! En revanche, entre deux mauvais choix, je fais celui du « moins pire ».

Quel projet l’UDI doit-elle déployer pour 2017 ?

J’identifie quatre axes : le fédéralisme, l’autorité de l’Etat, la révolution économique, et l’humanisme.

La France doit devenir un pays fédéraliste dans son organisation interne, pour s’adapter aux différences qui existent entre les différentes régions. Il est hallucinant que dans le cadre de la loi Macron ait eu lieu un débat pour définir rue par rue où les commerces pourraient être ouvert tous les dimanches ! La même règle ne peut s’appliquer partout, c’est pourquoi il faut décentraliser le pays, pour mieux responsabiliser. Nous en avons besoin, de la même manière que nous avons besoin d’une Europe fédérale organisée autour du noyau de la zone euro, dont la Grèce devrait sortir par ailleurs, qui permette de protéger nos modes de vie et nos intérêts face aux grands ensembles mondiaux que sont les Etats-Unis, la Chine, l’Inde, la Russie…

Il faut rétablir l’autorité de l’Etat dans notre pays, sortir de cette mauvaise habitude qui a été prise depuis quelques décennies, de laisser l’individu s’imposer face au groupe. Or l’individu a des droits face au groupe, mais c’est l’Etat qui s’impose à l’individu, pour permettre de vivre ensemble. C’est aussi vrai dans la vie éducative, sociale et économique que dans la vie religieuse. Ce n’est pas l’Etat qui s’adapte aux religions ; c’est l’inverse.

Nous avons besoin d’une révolution économique. Depuis 40 ans nous ne vivons pas une crise, mais un refus de la société politique et civile de s’adapter au monde d’aujourd’hui. Pour se protéger du monde nouveau et éviter de transformer notre façon de gérer l’économie et le social nous inventons toujours plus de lois et d’impôts. En réalité nous nous étranglons, et nous sommes en train de couler. Je pense même que sur ce sujet une majorité de Français est en avance sur les responsables politiques. La France est davantage disposée aux transformations nécessaires que ses responsables politiques, qui au lieu de vouloir orienter le peuple français ont fini par en avoir peur.

Face aux montées de violence et d’intolérance dans notre société, il nous faut rétablir les valeurs de l’humanisme, et là aussi montrer que la réussite d’un individu ne peut se faire au détriment du groupe auquel il appartient. Sa réussite individuelle n’a de sens que si elle contribue à nous permettre de faire société ensemble. Sinon, nous nous retrouverions dans une société de type anglo-saxonne, qui en France ne me paraît pas tenable.

Seulement 58% des sympathisants de l'UDI s'estimeraient "au centre" (sondage IFOP octobre 2014). Selon un autre sondage de 2013, 41% d’entre eux étaient favorables au mariage homosexuel et à l’adoption par les ces mêmes couples, et 73% adhèrent à l’assertion "Il y a trop d’immigrés en France". Pour ne pas se déconnecter de son électorat, l’UDI doit-elle assumer un peu plus ses racines de droite ?

Le rôle d’un responsable politique n’est pas de suivre l’opinion mais de l’éclairer et de la guider. Je ne pense pas que les sympathisants UDI soient aussi à droite que vous semblez le dire. Notre famille politique est traversée par des avis très partagés sur les sujets de société. En revanche, elle est unanime sur la nécessité de libérer les énergies de la société française, ce qui pour moi relève plus du progressisme que du conservatisme ambiant que nous subissons depuis plus de 40 ans. On prétend que le progrès est de gauche, mais moi je dis simplement que l’UDI est progressiste, en ce sens qu’elle cherche à nous adapter au monde d’aujourd’hui. Car si nous n’évoluons pas, ce qui nous pend au nez, c’est une révolution. Celle-ci sera soit conservatrice, voire fasciste, soit démocratique.

En outre, la sensibilité au développement durable est importante chez nous, et ce n’est pas spécifiquement de droite.

La question posée dans le sondage sur les immigrés, « est-ce qu’il y en a trop », est biaisée en ce qu’elle n’appelle pas de réponse subtile. Si on demandait : « l’intégration est-elle réussie », ou « de quelle manière faut-il intégrer », les réponses seraient bien plus mesurées.

Les électeurs de l’UDI, derrière une modération de forme, ne sont pas proches des électeurs UMP selon vous ?

L’UDI est un parti du centre et du centre droit, allié à la droite et qui comme l’UDF fédère des centristes et des gens de droite, et même des personnes issues de la gauche moderne, comme Jean-Marie BOCKEL. D’autres comme Jean-Christophe Fromantin sont très à droite. Vous verrez par exemple que plusieurs élus de gauche sont en train de nous rejoindre, tout comme nombre des déçus de François Hollande.

 

 

Retrouver l'interwiew sur Atlantico.fri