Comment Jean-Marie Bockel et Catherine Trautmann jugent la campagne - L'Alsace

Jean-Marie Bockel, sénateur, président de la Gauche moderne, et Catherine Trautmann, chef de la délégation socialiste française au Parlement européen, sont engagés, l’un au côté de Nicolas Sarkozy, l’autre de François Hollande. Regards de deux anciens ministres sur la campagne.

Quels en ont été les temps forts de la campagne ?

Jean-Marie Bockel : Elle n’est pas terminée. J’étais vendredi à Dijon et je serai ce dimanche avec le président à Toulouse, puis mardi au Trocadéro. Les temps forts ? Il y a eu mon entrevue, début janvier, avec Nicolas Sarkozy pour lui confirmer mon soutien, quand il était au creux de la vague. Puis des moments intenses et difficiles quand il a fallu mettre la Gauche moderne en ordre de bataille… Un autre temps fort, c’est Villepinte où j’ai pu m’exprimer avec ma sensibilité propre ! Enfin, le soir du premier tour, alors que tout le monde parlait d’une affaire pliée, l’espoir est revenu, même si cela sera difficile…

Catherine Trautmann : J’ai participé, plus que les fois précédentes, à la fabrique en ayant en charge le pôle Europe, et moins à la campagne de terrain… Le lancement de la campagne au Bourget a été un moment très marquant et très intense. Ce qui compte dans le parcours de François Hollande, c’est sa capacité à tenir sur la durée et à maintenir le rythme, entre la campagne des primaires, le lancement de la présidentielle et la construction de ses messages. À Dijon, comme à Lille et au rassemblement au Cirque d’hiver autour de l’Europe, j’ai été très heureuse de voir la dynamique qui s’enclenche par l’expression plus collective de la famille de gauche… Le lancement, devant notre groupe à Bruxelles, du Pacte de responsabilité et de croissance, l’annonce de la renégociation du traité ont pu choquer. Aujourd’hui, d’autres responsables européens relaient ce message.

Votre analyse du premier tour en Alsace ?

J.-M. B. : Ayant été, pendant plus de 20 ans, maire de Mulhouse, je connais bien la question du Front national. Mais je note aussi que le vote de la M2A est proche du vote alsacien… Nicolas Sarkozy a eu raison de s’adresser aux électeurs FN à partir de questions qui les touchent. Il a répondu de manière concrète et très républicaine. À travers certains adversaires et médias qui dénoncent sa droitisation, on est comme en 2007 dans la diabolisation de Sarkozy, alors que sa démarche ne se résume pas à ces questions. Il ne cesse de parler emploi, économie, Europe et de rappeler qu’il s’adresse au peuple, dans toutes ses sensibilités. Il n’a jamais été dans l’ambiguïté, contrairement à François Hollande qui s’adresse au même électorat, mais de manière plus hypocrite… Quant aux centristes, François Sauvadet a relayé à Dijon l’appel lancé par tous ceux qui se reconnaissent dans cette sensibilité. Il y a ce que dit Sarkozy et ce qu’on lui fait dire. Je suis indigné par ceux qui ont parlé de pétainisme. Ces attaques sont honteuses. Il a commis des erreurs, il a des défauts, mais aussi des qualités et surtout il a un bilan. Dans toute sa vie politique, il a toujours été dans la confrontation avec le FN…

C. T. : J’aimerais bien que l’Alsace évolue un peu. Cela reste une terre difficile pour les socialistes, bien que l’avancée de Hollande dans le territoire métropolitain nous conforte. Mais ce n’est pas suffisant d’autant que dans l’Alsace rurale et dans l’Alsace rurbaine, on a vu monter l’extrême-droite et s’effondrer Bayrou. Le fait que le centrisme se soit dissous dans l’UMP a contribué à le droitiser. La droitisation de Sarkozy tire les socialistes vers le centre et pousse l’UMP vers l’etxrême-droite. Nos partenaires européens s’inquiètent de cette évolution et des critiques de Sarkozy visant Schengen et la Banque centrale européenne. C’est un vrai défi pour une région comme la nôtre, qui avait un ancrage européen fort. De nombreuses catégories, ouvriers de l’industrie, mais aussi agriculteurs et viticulteurs se détachent de l’enjeu européen. C’est d’autant plus sensible en Alsace que l’Allemagne connaît la croissance. La sortie de crise n’est possible qu’à travers une relance industrielle forte, en travaillant avec le voisin.

Jean-Marie Bockel, quelles réponses ont été apportées aux difficultés de l’Alsace ?

Nicolas Sarkozy a, par ses propositions, répondu concrètement aux inquiétudes des Alsaciens qui vivent dans les quartiers et la campagne. Ce qui est essentiel, et les électeurs centristes devraient y être attentifs, ce sont les mesures de soutien à l’économie, la réduction des déficits et l’instauration de la règle d’or, la préservation de notre modèle social. Il ne s’agit pas de diaboliser Hollande, mais les promesses qu’il a faites, les alliés qu’il devra contenter, vont faire reculer notre pays. Et quoi qu’il en dise, Hollande reste très isolé au niveau européen…

Quant à sa position sur la suppression du Concordat, elle répond à la demande d’un certain nombre de socialistes pour qui le Concordat est une anomalie. Sa réponse est ambiguë : en voulant réaffirmer la laïcité dans la Constitution, il fragilise le droit local. Les socialistes sont mal à l’aise, tout comme ils sont gênés par l’accord électoral sur le nucléaire…

Catherine Trautmann, quelle est votre position sur le Concordat ?

Cette question a pu troubler, mais n’a pas dissuadé l’électorat traditionnel de la gauche de voter. François Hollande a pris un engagement très ferme en faveur du respect de la laïcité, mais après l’intervention des parlementaires socialistes alsaciens, il a affirmé sa volonté de ne pas toucher au régime des cultes alsacien-mosellan. La droite a utilisé l’argument dans une campagne de déstabilisation, espérant que l’électorat ne se reportera pas sur lui… En même temps, François Hollande s’est engagé à ratifier la Charte des langues régionales et minoritaires, ce qui est important pour l’Alsace et pour les différentes régions qui voient leur diversité reconnue.

Jean-Marie Bockel, Nicolas Sarkozy peut-il encore gagner ?

Hollande est le favori des sondages, c’est incontestable. Mais l’élection n’est pas jouée. Tout le monde le sent bien, y compris la gauche. Sarkozy n’est jamais aussi bon que lorsqu’il est engagé dans un combat électoral très difficile. Il y a le débat du 2 mai qui fera encore bouger les lignes… Les Français sont très attentifs à ce qui se dit. Ils en parlent. Je suis très engagé dans cette campagne. Même si le président n’est pas favori, il faut garder confiance et attendre le 6 mai.

Catherine Trautmann, vous êtes sûre de la victoire ?

Logiquement, François Hollande est en mesure de gagner, mais il faut rester mobilisé jusqu’au bout. François Hollande se prépare au travail à fournir très rapidement car la période est difficile. Sa campagne n’est pas agressive, elle est axée sur la construction du prochain mandat. Il a gardé son rythme, alors que Nicolas Sarkozy ne le maîtrise plus. Au moment où la droite risque d’exploser après sa défaite, François Hollande peut s’appuyer sur un socle très fort, avec ceux qui ont voté Mélenchon et avec le soutien des Verts pour l’élargir.

Propos Recueilli par Yolande Baldeweck

Retrouvez cet article paru le 29 avril 2012 sur www.lalsace.fr