Trouver notre voix

Il est temps de trouver notre voix et de prendre la parole !
Notre génération n’a pas encore évalué sa situation, ou si l’on veut ce qui fait l’originalité de son passage dans le monde, l’unicité de son expérience. Nous nous devons d’élaborer un diagnostic qui nous soit propre, un diagnostic générationnel établissant les caractéristiques spécifiques de notre ère culturelle.

Non que nos ainés n’aient rien à nous dire. C’est même tout le contraire, ils sont apparemment les seuls à détenir quelques bribes d’intelligibilité sur ce que nous vivons. Mais en adoptant le point de vue de notre génération, nous entamerons un travail de réappropriation de notre univers. Nous devons déchiffrer nous-mêmes le mystère de notre époque.

Diantre ! Il serait tout de même étrange que notre expérience générationnel ne soit appréhendable que d’un point de vue extérieur… J’ai du mal à croire que nous n’ayons pas nous même les code permettant de pénétrer le secret de nos existences.

Certes nos ainés vivent dans le même monde que nous. Et ils ont plus de recul. Ils disposent pour comprendre ce monde de deux points de vue distincts. L’un qui évalue le présent à l’aune du passé, l’autre à travers leur expérience immédiate, puisqu’ils sont jeté, comme nous, dans le flot des jours.

Pourtant, d’une certaine façon, nous ne vivons pas dans le même monde que nos ainés. Nous, nous devons interpréter en urgence ses énigmes pour nous y adapter, pour trouver notre place. Notre perspective est donc essentiellement différente : nous avons encore à nous créer… Et l’on regarde un voyage d’une manière différente selon que l’on se trouve à quelques encablures du port d’arrivée, ou au contraire à l’entame d’un périple, au moment où l’on se demande ce que le destin nous aura réservé…

Nous, nous sommes privés du recul nécessaire pour juger de notre situation. Nous ne sommes pas assez éloignés de notre jeunesse pour en saisir les linéaments, pour en percevoir les traits distinctifs. Mais c’est aussi le propre de notre génération : avoir été une expérience de laboratoire grandeur nature, sous la forme d’un renversement continu de tout ce qui faisait le monde d’avant. Nous avons inauguré un monde liquide, un monde déterminé par l’indétermination.

Les points de passage se sont évaporés. Le passage est notre expérience continue. Et à la différence de nos aînés qui ont connu la terre ferme, si nous sentons le sol se dérober sous nos pieds, c’est au second degré. Car nous n’avons jamais connu la terre ferme. Nous sommes comme ces estropiés qui ressentent encore des douleurs dans les extrémités de membres qu’ils ont perdus.

Nos ainés on vu un continent disparaître sous leur yeux, englouti dans un abîme inexplorable. Ils en gardent le souvenir, fût-il indistinct, vague, d’un pays de nécessité où les choses avaient un prix parce qu’en dernier recours il y avait la guerre l’expérience de la guerre comme horizon possible. Déjà ils ne parvenaient plus très bien à comprendre ce monde qui leur paraissait austère et désuet. Mais enfin, il le voyait encore partout, en apparence ferme et solide.

C’est d’ailleurs parce que cette mise en scène leur paraissait anachronique et superflue, qu’ils ont voulu se débarrasser des cadres ringards, des coutumes surannées, de toutes ces normes et de ses habitudes mentales rendues inutiles. Grosso modo, l’air du temps leur paraissait morose et ils ont voulu changer d’air. Ils en ont eu assez de la sinistrose, du rigorisme d’après-guerre en pleine époque d’expansion, de la célébration d’événements et d’hommes qu’ils n’avaient pas connu et ils ont voulu passer à autre chose.

Depuis, nous sommes cet « autre chose ». Mais ce qui a été vécu chez eux comme un arrachement, une échappé de la condition à laquelle ils semblaient condamnés, une libération délicieuse car en quelque sorte acquise à la sueur de leur front (de matamores), et obtenue à la gloire de leurs épées (postiches), n’est pour nous qu’un héritage bien ficelé. Ils ont fait leur révolution et leur révolution est devenue notre condition permanente. Mais comment ce fait-il alors que nous ne remettions pas en cause l’imposition de cet ordre nouveau ? Faisons au minimum comme eux, soyons sans pitié à l’égard du monde ringard qu’ils nous offrent en partage. Soyons intransigeants comme ils l’ont été. Il n’y a aucune raison que nous prenions pour argent comptant l’arrangement qu’ils ont trouvé entre eux, sur notre dos.

Mais de la même façon qu’ils croyaient « leur monde présent » immuable, nous croyons le nôtre éternel. Ils ne connaissaient que l’univers structuré de l’ancien temps, nous ne connaissons que le leur, déstructuré. A la différence de nous ils savent que l’on n’a pas toujours vécu comme nous vivons dorénavant, et que l’on pourrait donc vivre encore différemment. Pour nous cela reste irrémédiablement abstrait, car pour nous cette réalité présente est naturelle, ce désordre est dans l’ordre des choses.

Et nous psalmodions les psaumes 68-tistes avec une foi inébranlable. Nous appartenons à une génération qui aura été contemporaine d’immenses bouleversements sans en prendre la (dé)mesure, avec l’idée insidieuse que le changement va de soi. Il l’est, en un certain sens… Nos parents ont eu le temps d’intégrer quelques rudiments d’autorité, d’assimiler le sens des limites, la place des interdits voire quelques notions du Bien et du Mal. Ils ont pour partie rejeté cet héritage. Ils ont cru s’être tout à fait débarrassés de ces vestiges d’un ancien temps. Mais quand ils transgressent, ils ont la chance que se soit en connaissance de cause ; cet héritage n’en continue pas moins d’infuser en eux son pouvoir structurant.

Mais qu’en est-il pour nous-mêmes ? Nous, nous n’avons pas grandi dans l’atmosphère morose de l’après-guerre, légèrement autoritaire et passablement vieillotte, mais plutôt dans le futurisme libertaire, consumériste et laxiste. Nous n’avons pas non plus connu l’effervescence de la libération des mœurs, la découverte d’un univers qui s’annonçait merveilleux avec les Trente Glorieuses. Nous avons grandi, quoi qu’on en dise, dans une société d’abondance ternie par le lancement en catimini des Trente Piteuses et dans une forme de progressivisme débridé, voire béat. Nos parents continuaient de croire qu’il fallait lutter contre les restes du monde bourgeois, contre les préjugés indécrottables, les archaïsmes et les velléités conservatrices…

Ce qui est paradoxal et froisse l’entendement, c’est que nous en soyons toujours là, à psittaciser les ritournelles émancipatrices à la papa. A hoqueter pour plus d’ouverture gloubi-boulga, plus de libertés mielleuses, moins d’interdits gluants, alors même que nous en sommes revenus sur le plan économique, où pour le coup, nous commençons sévèrement à déchanter. Nous avons cessé d’être naïfs vis-à-vis de l’ultralibéralisme économique et nous ne pouvons déciller les yeux face aux ravages de l’ultralibéralisme culturel, le liber-tarisme ou le libéralisme taré.

Nous sommes la première génération pour qui le destin collectif n’est plus d’aucun secours parce qu’il ne procure plus de sentiment d’appartenance ni ne fournit une identité substantielle, source de sérénité psychique.

Nous avons voulu cette émancipation, nous l’avons. Qu’allons-nous en faire ? Nous sommes enfin nous-mêmes, mais qui sommes nous ? Voilà le genre de question qu’il faudrait commencer par aborder, si l’on veut, autour de notre jeunesse, constituer un rassemblement qui ait du sens.

Samuël Berthet, Membre du Comité Permanent, en charge de la Jeunesse