Profession de foi

Jeunesses de France et de Navarre,
Quelle responsabilité que celle de devoir imaginer et faire advenir la société de demain ! Gramsci écrivait à une autre époque : « L’ancien se meurt, le nouveau ne parvient pas à voir le jour, dans ce clair-obscur surgissent les monstres ». Immanquablement, oui, notre génération verra elle aussi coïncider le moment de son passage dans la vie avec des bouleversements grandioses et effrayants.

De deux choses l’une : ou bien nous prenons les rennes de ces forces en mouvement et nous les maîtrisons, ou alors nous en serons les jouets et nous serons emportés par le flot des événements. Ce qui est sûr, c’est que nous ne sauverons pas les meubles de la démocratie sans transformer de fond en comble l’ordre néolibéral qui s’est imposé aux peuples depuis trois décennies. Non, la chute du Mur de Berlin, ce n’était pas la fin de l’Histoire. Celle-ci est à nouveau en marche. Non, la mentalité néocapitaliste de l’individu sans foi ni loi n’est pas immuable. Le néolibéralisme irresponsable à perverti l’âme du libéralisme soucieux, lui, des droits de chacun. La concurrence de tous contre tous où l’homme est un loup pour l’homme et le renard libre dans un poulailler libre, nous le savons dorénavant, ce n’est pas l’essence de la civilisation, c’est l’état de barbarie.

Alors il nous faut maintenant rompre au plus vite avec cette idéologie de l’argent-roi décomplexé -et surtout mal-élevé ! Non, la cupidité n’est pas « bonne », comme le déclament bêtement tous ces « golden-boys » ou autres traders impudents, grisés par le jeu. Le système qui  prône cette maxime dévalue l’argent. Il érode le sens qu’il y a à travailler et à en gagner. Il détraque et décrédibilise le système d’échange nécessaire à toute communauté humaine.
Mais il faut rompre aussi avec l’autre versant du néolibéralisme. Celui du nivellement des valeurs au nom d’une liberté qui confine également au fantasme de toute-puissance. Le relativisme intolérant ne voudrait plus simplement que chacun soit libre de penser ce qu’il veut ; il voudrait, à l’inverse, qu’il soit absolument interdit de penser hors des clous. Il voudrait nous gaver de sa bien-pensance, pour que chacun pense enfin comme il faut c'est-à-dire pense en rond et surtout ne pense rien. Le néolibéralisme culturel voudrait interdire tout discernement, tout jugement, toute évaluation et, in fine, abolir toute hiérarchie de valeurs. Il désire ardemment -et parfois violemment- que tout le monde récite le même prêchi-prêcha, mais surtout ne juge rien. Et s’il est proscrit de défendre ouvertement ses valeurs c’est tout simplement parce que, soi-disant, « tout se vaut » !

Et bien non, tout ne se vaut pas ! Ce nivellement insensé nous condamne à l’indifférenciation morale et à la bouillabaisse culturelle. Or une société, ce n’est pas que de l’individu aggloméré ! Une société est avant tout une œuvre collective qui doit avoir des idéaux collectifs. Pour faire société, il faut une proposition existentielle, un esprit commun. Et cela implique des jugements de valeurs, du discernement.
Le néolibéralisme c’est la loi de la jungle sur le plan économique et l’indifférenciation sur le plan culturel. Et bien nous, nous appelons à une réconciliation autour d’un héritage commun que nous devrons nous réapproprier ! Notre monde meurt de cette compétition généralisée et à toutes les sauces. Le mérite, oui d’accord, mais où est le mérite quand ce monde en vase-clos de l’argent a tous les traits d’une nouvelle nomenklatura. Le mérite oui, car s’il l’on ne valorise pas la réussite, on perd le ressort de l’émulation positive. Le mérite, oui, mais pas la guéguerre puérile des narcissismes exaltés ! Où dans les faits, d’ailleurs, chacun se replie sur sa caste ou sa communauté de peur d’être abandonné. Où l’on finit par être obnubilé par le besoin de sauver sa peau et par abandonner tous les laissés-pour-compte, les naufragés de la concurrence insensée. Tolérance oui, sans conteste, mais pas au prix de la négation de nos propres valeurs. De nos valeurs françaises, oui, et au nom de quoi ne seraient-elles pas judéo-chrétienne ? Car l’identité nécessite de faire avec un donné, que l’on incorpore avant de le sublimer. Elle est un chemin de crête entre deux précipices. Elle ne doit être ni figée, ni dissoute. Elle a un socle sur lequel il faut encore bâtir, des fondations qu’il nous faut prolonger en ayant conscience que « nous sommes des nains assis sur des épaules de géants ». L’idéologie ambiante conforte notre fantasme narcissique de l’auto-engendrement, le désire de se créer soi-même, de ne devoir rien à personne. C’est une vision délétère qui brouille les repères structurants.

Aujourd’hui, et pour retrouver un horizon, ce n’est pas simplement de plus de compétitivité et de liberté dont notre pays et nous-mêmes avons besoin. Nous avons besoin, notre pays a besoin de retrouver un chemin familier et le sens du tout ! Il faut nous battre pour imposer un ordre économique plus humain, une espèce d’économie solidaire de marché qui fasse place à l’innovation sociale. Un nouveau modèle de croissance qui associe les travailleurs, qui les rend fiers d’eux-mêmes en leur procurant un sentiment d’appartenance. Nous devons nous battre pour restaurer une culture commune !

Il faut en effet que tout change pour que demeure quelque chose, demain, de notre monde libre. Sinon des masses d’indignés de toutes sortes se lèveront bientôt pour articuler, à leur manière, certainement caricaturale et primaire parce que ne trouvant pas les mots de leur malaise, un rejet de ce monde discrédité. Voyez l’énergie désordonnée teintée de désespoir qu’il y a dans la jeunesse, ce qu’il y a de désirs inassouvis, inavoués, et imaginez nos jeunesses dorées grouillantes dans les concerts ou les rassemblements géants, et bien imaginez-les maintenant un peu plus puis tout-à-fait désargentées et vous aurez vous-mêmes l’image des hordes barbares qu’elles peuvent redevenir quand il n’y aura plus ni pain, ni jeu…

Méfions-nous de nous-mêmes, de notre tentation de les laisser nous débarrasser de ce monde débile, par veulerie, par apathie. Car nous donnerions alors à ces nouveaux révolutionnaires une légitimité folle qu’ils utiliseront pour faire table-rase du passé et instaurer un nouvel ordre taré. Et cet ordre emportera aussi ce à quoi vous teniez et que vous pensiez naïvement conserver. Ah comme nous déchanterons alors ! Ah comme nous regretterons alors de ne pas nous être pris en main pour faire le job, pour faire ce que nous devions faire et que nous savions devoir faire… Comme nous regretterons de ne pas avoir eu l’audace de rejeter nous-mêmes ces vieux oripeaux du néo-capitalisme tartuffe et le fardeau de la bien-pensance pour réhabiliter notre monde libre. Comme nous pleurerons alors nos Etat de Droit, nos sociétés démocratiques, nos libertés ! L’envie, le ressentiment et la haine impuissante nous mèneront tout droit vers un nouvel ensauvagement du monde, et celui-ci n’aura rien à envier aux totalitarismes du XXème siècle. Quel signe d’infirmité intellectuelle et morale, de penser que le monde peut continuer à suivre sans heurt son petit bonhomme de chemin ! Il n’arrive jamais qu’il n’arrive rien, et ce qui arrive peut être terrifiant.

Nous, nous appelons à un réformisme sage c’est-à-dire mesuré, un réformisme consciencieux ; nous appelons à la réforme maintenant ! La réforme juste cela veut dire la réforme qui fait mouche, qui tombe en plein cœur de la gangrène néolibérale et met les points sur les « i ». La réforme juste sera celle du juste-milieu, celle qui se modère elle-même pour non pas « changer de civilisation » comme certains nous y exhortent, mais au contraire pour la sauver. La réforme juste, c’est juste la réforme, pas la Révolution…