Discours de Samuël Berthet, Université d’été de La Gauche Moderne, octobre 2010

Chers amis, nous avons été lésés !

Jeunesses Gauche Modernes, nous ne sommes pas contemporains de grands clivages intellectuels. Pas de luttes magistrales pour nous enflammer ! Pas de camps idéologiques pour nous reconnaître ! Pas de vrais maîtres à penser pour nous orienter et avec qui ferrailler !
Face à nous : de molles contestations bien huilées, de l’indignation tartuffienne, une ritournelle d’oppositions factices, stériles et ennuyeuses. Le monde tel qu’il va, lui, fait plus ou moins consensus.

Pourtant derrière cette léthargie agitée, derrière cette virulence artificielle et téléygiénique, une véritable bataille de l’esprit nous attend ! En filigrane, un enjeu crucial se dessine que je résumerai, pour en grossir les traits, par cette question un peu extravagante : « pour ou contre le boboïsme généralisé ? »     Autrement dit : prise de conscience ou aveuglement ? Lucidité, face aux problèmes qui minent notre société. Ou évitement par auto-enfermement dans une vision angélique niant toutes les difficultés, et voulant nous interdire de les voir ? Pour ou contre la fuite en avant vers l’irréalité, la chute dans l’irréalisme ?

Prenons le problème, si vous le voulez bien, sous l’angle de l’autorité et de l’identité, qui sont comme les deux versants d’une même colline.

L’autorité dans les familles ! Dans les écoles ! L’autorité dans les banlieues !... L’autorité de l’Etat ! Des institutions ! Des parents ! L’autorité est l’assise indispensable à toute société humaine. L’autorité représente une dimension constitutive et irréductible de l’existence collective. Et nous souffrons d’une perte terrible d’autorité !

Je le dis haut et fort : la gauche mondaine s’est fourvoyée dans le boboïsme ! Pourquoi ? Parce qu’elle s’est jeté à corps perdu dans l’impasse libertaire et permissiviste ! Et elle y a, d’emblée, perdu son âme… Oui, en cautionnant la remise en cause permanente des autorités, en soutenant la traque scrupuleuse de tous les vestiges d’autorité, la gauche s’est dévoyée et reniée. Car sous l’effet de cette déconstruction programmée, les distinctions se sont effacées, les interdits ont perdu leur sens profond, leur pouvoir mystérieux ; les règles ont cessé d’être spontanément assimilées et de distiller leur vertus structurantes.

Seulement l’autorité est la condition indispensable à l’institution de la Loi ! Pas de société sans règles. Mais sans autorité, ou bien la loi dégénère en contrainte totalitaire, ou bien, impuissante, elle se défausse sur les modes publicitaires et les codes télévisuels. Sans autorité  il n’est plus d’hommes ; plus d’homme libres du moins. Parce qu’ « un homme, ça s’empêche » et que s’empêcher s’apprend ! Oui il y va de la liberté individuelle, parce que la liberté aussi, s’apprend !

Par conséquent, l’inégalité entre les individus, aujourd’hui, se joue d’abord du point de vue des liens plus ou moins lâches qu’ils entretiennent avec l’autorité. C’est triste à dire, mais la différence se fait là, sur les restes d’autorité dont certains continuent de bénéficier dans un environnement plus stable et plus ordonné, lorsque les autres ingurgitent la soupe toxique du « sois toi-même », le poison doucereux du « fais ce qu’il te plaît ».

Autorité, repères, sens de la loi, sens de l’effort, capacité d’attention, valeurs, sentiment de sécurité, identité structurante, émulation positive… Voilà le nouveau capital dont jouissent les classes favorisées. Si nous sommes tous égaux, certains sont moins égaux que d’autres vis-à-vis de leurs autorités, et peuvent être de ce fait beaucoup plus libres que les autres… Parce qu’ils n’ignorent pas, eux, les règles du jeu : ils les maîtrisent. Ils ont reçu le viatique nécessaire pour traverser ce monde hostile qu’est la réalité. Ils ont été initiés aux mystères ce monde qui ne nous a pas attendu pour exister et qui de ce fait même nous exclut. Ils pourront, eux, devenir un de ses membres de plein exercice, à l’instar de ceux qui sont déjà là.

Il ne faut pas se leurrer vis-à-vis de cette sorte de lutte des classes nouvelle manière opposant « favorisés » et défavorisés » ; « bobos » et « prolo » d’un nouveau genre. Car en réalité, malgré l’atmosphère générale de laisser-aller, de « tolérance bienveillante » vis-à-vis de tout comportement déviant au nom du « respect des différences », malgré cette propagande démissionnaire et laxiste, certains continuent structurellement de tirer leur épingle du jeu.

Les nouveaux privilégiés sont ceux qui ont, culturellement, suffisamment de ressources pour résister au libertarisme diffus. Entre autres, on comprend pourquoi les bobos peuvent se permettre d’en disperser un peu et de poser en prodigues ! Ils ont si bien intégré les fondements de l’autorité qu’ils peuvent se dispenser de la soumission manifeste aux signes extérieurs d’autorité. Mais croyez bien qu’ils n’adoptent le relativisme que quand ça les arrange, pour ces retombées narcissiques ! Leur subversion n’est qu’une posture valorisante, un genre... Derrière cette façade les bobos continuent de travailler à leur réussite sociale et matérielle et à celle de leurs rejetons. Par exemple, ces bourgeois qui se la jouent bohème n’hésitent pas à pratiquer le volontarisme énergique lorsqu’il s’agit de contourner la carte scolaire, d’envoyer leurs mômes dans les grandes écoles et de les y faire travailler...

Mais notre jeunesse des classes populaires, des banlieues, notre jeunesse des zones rurales prolétarisées ou des zones industrielles désœuvrées, cette jeunesse-là n’est pas immunisée, elle, contre le poison du je-m’en-foutisme ! Cette jeunesse-là manque souvent de modèles, de figures, de repères, de symboles d’autorités. Elle a plus rarement des parents respectés en position d’être exigeants, des exemples familiaux positifs, valorisant par leur propre réussite sociale le travail et l’effort. C’est vis-à-vis de cette jeunesse-là que nous devons être enfin responsables !

Et c’est vis-à-vis de ces jeunes-là que la gauche boboïsée est démissionnaire ! Voilà où mène l’égalité dévoyée, synonyme de relativisme dans tous les domaines et d’abord de relativisme culturel ; voilà où mène la valorisation de la subversion permanente et la complaisance abjecte face aux comportements autodestructeurs : cela mène à l’échec et à l’exclusion, à la marginalisation et au ressentiment, à la haine impuissante mais explosive…

Les boboïstes de tout bord(el) confondu, gauchos main dans la main avec droitistes bien-pensants-dans-le-sens-du-poil, sont incapables de comprendre ceci : un jeune qui réclame de la reconnaissance désire en fait de l’appartenance ; quand ils revendiquent la prise en compte de leurs différences, les jeunes souhaitent en réalité être accueillis dans un ensemble dont il se sentent exclus. Derrière les modes de la contestation les jeunes aspirent simplement à l’intégration !

Seulement voilà, en faisant semblant de croire à ces velléités identitaires, pire, en incitant à la subversion libertaire systématique, en chouchoutant la revendication sans objet réel, en coucounant la contestation insouciante, facile et excitante, la gauche morale des bons sentiments n’est pas simplement complaisante et démissionnaire, elle est criminelle.

Je dis gauche morale parce que cette gauche a le culot de vouloir représenter le camp du Bien en prônant ses valeurs dévoyées. On devrait plutôt parler de gauche amorale et dire : « La gauche amorale est criminelle parce qu’elle est immorale ! La gauche bobo qui veut subvertir le bon sens, est irresponsable, débile, dénaturée ! La gauche de l’infantilisation est grotesque mais nuisible, puérile mais tyrannique ! »

Voilà aussi pourquoi le débat sur l’identité nationale est si essentiel et pourquoi il doit être réellement ouvert, ouvert à nouveau frais : il s’agit avant tout de l’intégration positive, de l’émulation positive. De l’assimilation et de la digestion des différences, quitte à faire refleurir ces différences une fois épurées, apaisées, et peut-être, même, imprégnées d’une coloration nationale. Mais pour cela, il faut pouvoir être fier de soi, il faut se revendiquer de notre identité commune, celle justement que l’on offre en partage. Arrêtons de mettre toujours au premier plan la « citoyenneté » adorée, et au second la « nationalité » honnie ! L’une ne va pas sans l’autre…

Voilà pourquoi l’identité de la France ne doit pas être un ensemble vide sous prétexte d’accueillir toutes les singularités. L’éloge de la différence, l’acceptation de l’autre ne doivent pas nous faire sombrer dans la haine de soi, dans le dénigrement, l’autocritique et la repentance masochistes. C’est tout à fait contreproductif ! Car le relativisme culturel, la confusion identitaire rendent plus difficile l’intégration. Intégration à quoi du coup ? A la sécurité sociale ?

Notre société est victime de l’étrange paradoxe qui voudrait qu’elle doive accepter toutes les conceptions du monde y compris celles qui travaillent à sa perte. La France devrait faire l’apologie de la différence au risque - tout à fait négligeable peut-être -, de dissoudre la sienne propre. La France est tenu de protéger tous les particularismes sauf le sien, de respecter toutes les identités sauf la sienne !

Voilà comment on favorise la formation de communautés minoritaires qui tendent ensuite à s’affirmer en tant que telles, puis à s’opposer à la culture dite « dominante ». Au contraire ces jeunes ont besoin de s’identifier à des valeurs positives et non à des minorités victimaires, d’être intégrés à une nation revalorisée et valorisante. ­
Pour être prévenant à l’égard des plus faibles, pour aider ceux qui n’en n’ont pas les moyens à prendre en main leur destin, pour empêcher les fortes-têtes désorientées de se marginaliser voire de sombrer dans la délinquance, il faut leur donner des repères et favoriser leur intégration dans une communauté prospère, saine et fière d’elle-même.

Alors à l’inverse de la gauche libertarée et de la droite strass-paillettes, La Gauche Moderne doit porter des valeurs saines et des paroles de bon sens. La Gauche Moderne ne doit pas oublier, elle, son devoir vis-à-vis des classes sociales défavorisées. La Gauche Moderne doit se constamment garder à l’esprit que des structures fortes servent à protéger les plus faibles ! Il faut se souvenir que ce sont les plus faibles qui ont le plus besoin de cadre fixes, qui souffrent le plus de la déstructuration identitaire, de l’insécurité culturelles, du nivellement des valeurs, de l’indifférenciation morale. La dérégulation, la démission des autorités et la dissolution des repères servent ceux qui s’abritent derrière leurs propres structures bien réglées.

A ce propos, il faudra un jour s’interroger sur la notoriété malsaine des stars de la vidéocratie. Sur le fric démentiel que ramassent nos starlettes de la télé ou du cinéma, nos divinités du foot, nos midinettes du show-biz, nos vedettes de la finance, nos bouffons artistocrates. Ou encore sur les gains hallucinants et l’influence des modèles publicitaire, ces cintres ambulants prostitués ; icones obscènes exhibées de façon éhontée un peu partout dans les magasines, sur les écrans, placardées sur tous les murs et projetées à l’intérieur de toutes les têtes sur les esprits, dans cette ambiance salement « porno-chic ».

Nous vivons dans un monde vénal qui a perdu tout sens des valeurs. Un monde ou une poupée aussi insignifiante que Kate Mose peut accumuler en deux temps trois mouvements, grâce à la longueur de ses jambes et à ses beaux yeux, une fortune de plus de 80 millions d’euros ! Remettons un peu les choses à leurs places : ce joli minois photoshopé appartient à une simple essayeuse, une cocotte qui n’a jamais rien fait d’autre qu’enfiler des fringues et profiler son image de marque !

Mais comment n’aurions-nous pas l’impression de vivre dans un monde où plus rien n’a de sens ni de valeur quand on apprend que l’Etat refile 210 millions d’euro à Bernard Tapie, dont quelque chose comme 45 millions d’euros au titre du préjudice moral. Préjudice moral ?!? A-t-il été enfermé 15 ans au goulag, méchamment brimé, privé de dessert ?

En même temps, pourquoi se gênerait-on puisque apparemment personne ne se gêne ?!? Un footballeur ou un trader ne peuvent-ils pas recevoir ce genre de pactoles qui se comptent jusqu’en dizaines de millions d’euros ? Hanging Heart, le cœur rose géant en plastique chromé de Jeff Koons, cet artiste bouffon marié à une star du porno, a bien été vendu 23,6 millions de dollars ! La top-modèle Gisèle Bunchen touche bien 25 millions de dollars de revenus par an pour dévoiler ses formes plantureuses... Les célébrités politiques eux-mêmes ne cherchent-ils pas à tirer tout le profit possible de leur célébrité ? Où l’on voit Tony Blair gagner quelque chose comme 20 millions d’euros depuis qu’il a abandonné ses fonctions de Premier Ministre, en vendant ses services comme d’autres vendent le reste.

Quelle excroissance monstrueuse que ce monde-là ! Ces gens riches et célèbres sont riches parce qu’ils sont célèbres, célèbres parce qu’ils sont riches voire célèbres parce qu’ils sont célèbres et riches parce qu’ils sont riches. Surtout, ils sont riches et célèbres sur notre dos, car ils jouissent en proportion de nos frustrations. Lady Gaga, Blair, Ronaldo, Clinton, Paris Hilton, Gorbatchev, Jeff Koons, Madonna, Tapie, Kate Mose : même combat !

Pourtant ce sont avant tout ces modèles-là que nos jeunes -comme tout le monde- ont dans la tête ! Notre société toute entière est gangrénée par ce gotha auréolé de rebellitude fortunée, cette coterie extraterritorialisée qui peut tout se permettre et à qui l’on passe tout.

Comment ne voit-on pas les conséquences désastreuses de cette peopolisation impudente ? Pourquoi ne nous insurgeons-nous pas devant l’influence de ces nababs décomplexés aux fortunes indécentes, qui arborent leur débauche aux yeux des laissés-pour-compte de la société néolibérale ? Comment les jeunes n’auraient-ils pas la tête qui tourne, quand elle tourne même à nos hommes politiques berlusconisés, pourtant censés incarner une forme d’exemplarité ? Nous voulons tous être des stars aujourd’hui, pour nous rouler nous aussi dans la fange mondaine de la concupiscence scandaleuse, dans le lucre et le stupre.

Ne laissons pas, pour les générations futures, s’installer ce monde délétère où la célébrité s’est substituée à l’autorité, où la mode s’est substituée à la morale. Une société se juge sur ce qu’elle place au dessus d’elle, en haut de la hiérarchie des valeurs. Alors ne laissons pas trôner au-dessus de nous l’argent et la gloriole postiche. Renonçons aux revendications victimaires au profit des aspirations nobles de réussite et d’intégration. Pour une communauté revivifiée et une société réconciliée, portons, avec LGM, un idéal de justice sociale et d’intégrité morale, d’équilibre dans la répartition des richesses et d’affirmation nationale.

Samuël Berthet, Membre du Comité Permanent LGM, en charge de la Jeunesse